Niveau A2 · Leçon 31
Ce qui se paie dans une auberge
Sancho sort de l’auberge rompu de coups et sans ses besaces. Sur le chemin, tous deux discutent de ce qui se paie dans le monde et de ce qui ne se paie jamais dans les livres.

Ce que tu sauras faire
- Dire ce que les gens font en général, sans nommer personne.
- Employer se avec le verbe au singulier ou au pluriel selon la chose.
- Lire et comprendre les écriteaux qui commencent par se.
Avant de lire
Toute cette conversation parle de ce que font les gens en général, et non de ce qu’une personne nommée a fait. L’espagnol n’a pas de on : il a un mot minuscule, se, qui fait ce travail-là et quelques autres. Regarde-le revenir ligne après ligne. Aquí se cobra. No se sale sin pagar. Se venden vino y pan. Personne n’est nommé, et personne n’a besoin de l’être.L’histoire en espagnol facile
Sancho salió por fin de la venta, molido y sin ganas de hablar.
Sancho sortit enfin de l’auberge, moulu et sans aucune envie de parler.
Don Quijote lo esperaba en el camino, encima de Rocinante.
Don Quichotte l’attendait sur le chemin, juché sur Rossinante.
Caminaron un buen rato en silencio, entre dos campos secos.
Ils avancèrent un bon moment en silence, entre deux champs secs.
«Señor, en las ventas de Castilla se paga la cena», dijo Sancho.
« Seigneur, dans les auberges de Castille on paie son souper », dit Sancho.
«Se paga la cama, y también se paga la paja de los animales.»
« On paie le lit, et on paie aussi la paille des bêtes. »
«En los castillos de mis libros no se paga nunca nada», contestó el caballero.
« Dans les châteaux de mes livres, on ne paie jamais rien », répondit le chevalier.
«Aquello no era un castillo. Era una venta con establo y cocina.»
« Ce n’était pas un château. C’était une auberge avec une étable et une cuisine. »
«Allí se venden vino, pan y cebada, y allí se cobra a todo el mundo.»
« On y vend du vin, du pain et de l’orge, et on y fait payer tout le monde. »
«De aquella puerta no se sale sin pagar. Yo lo aprendí en una manta.»
« De cette porte-là on ne sort pas sans payer. Moi, je l’ai appris dans une couverture. »
Luego buscó sus alforjas y no las encontró por ninguna parte.
Puis il chercha ses besaces et ne les trouva nulle part.
El ventero se quedó con ellas en pago de la cena.
L’aubergiste les avait gardées en paiement du souper.
Dentro iban el pan, el queso y una cebolla de tres días.
Dedans il y avait le pain, le fromage et un oignon de trois jours.
«Se dice que un escudero come poco. Pues hoy no se come nada.»
« On dit qu’un écuyer mange peu. Eh bien, aujourd’hui on ne mange rien. »
También se acordó del bálsamo y le dio un escalofrío.
Il se souvint aussi du baume, et un frisson le parcourut.
«Ese licor se hace con vino, aceite, sal y romero», explicó don Quijote.
« Cette liqueur se fait avec du vin, de l’huile, du sel et du romarin », expliqua don Quichotte.
«Se toma un trago y se cura cualquier herida del cuerpo.»
« On en boit une gorgée et n’importe quelle blessure du corps se guérit. »
«A vos os sirve, señor. A mí se me revuelven las tripas.»
« À vous elle fait de l’effet, seigneur. À moi elle me retourne les tripes. »
Sancho prometió no probar aquel licor nunca más en su vida.
Sancho jura de ne plus jamais goûter cette liqueur de sa vie.
El camino subía despacio. Los dos iban callados y con hambre.
Le chemin montait doucement. Tous deux avançaient sans parler, et le ventre vide.
Aquella manta se le quedó a Sancho en la memoria para siempre.
Cette couverture-là resta dans la mémoire de Sancho pour le restant de ses jours.
Vocabulaire
L’addition
- la cuenta
- l’addition, la note
- pagar
- payer
- cobrar
- faire payer, encaisser
- deber
- devoir (de l’argent)
- el pago
- le paiement
- vender
- vendre
Ce qu’on trouve dans une auberge
- la paja
- la paille
- la cebada
- l’orge
- las alforjas
- les besaces
- la cebolla
- l’oignon
- el establo
- l’étable
Le corps après la couverture
- molido / molida
- moulu, rompu de coups
- el escalofrío
- le frisson
- las tripas
- les tripes, les entrailles
- el trago
- la gorgée, la lampée
- curar
- guérir, soigner
Le se impersonnel et le passif pronominal
Aquí se cobra a todo el mundo.
De aquella puerta no se sale sin pagar.
Allí se venden vino, pan y cebada.
Voici une leçon où tu pars avec deux longueurs d’avance. Tout ce que l’espagnol fait ici avec se, tu le fais déjà chez toi, mais avec deux tournures différentes : on d’un côté, ça se dit, ça se vend de l’autre. L’espagnol n’a pas de on. Il fait tenir les deux dans le même petit mot.
1. Là où tu dirais on
Tu prends le verbe, tu mets se devant, tu le laisses à la troisième personne du singulier, et tu ne nommes personne :
| espagnol | français |
|---|---|
| Aquí se come bien. | Ici on mange bien. |
| En España se cena tarde. | En Espagne on soupe tard. |
| De aquí no se sale sin pagar. | D’ici on ne sort pas sans payer. |
| Se dice que perdió las alforjas. | On dit qu’il a perdu ses besaces. |
| ¿Cómo se dice esto en español? | Comment dit-on cela en espagnol ? |
Traduis mentalement se par on et neuf phrases sur dix tombent juste du premier coup.
2. Là où tu dirais ça se vend : l’accord
Mets maintenant une chose derrière le verbe. Cette chose devient le sujet, et le verbe s’accorde avec elle :
| singulier | pluriel | français |
|---|---|---|
| Se vende una casa. | Se venden libros. | Maison à vendre. / On vend des livres. |
| Se paga la cena. | Se pagan la cena y la cama. | Le souper se paie. |
| Se hace el bálsamo con vino. | Se hacen los bálsamos con vino. | Le baume se fait avec du vin. |
Cet accord-là, tu le fais déjà : tu écris les livres se vendent bien sans y penser. Le piège n’est donc pas la règle, il est dans l’ordre des mots. Chez toi le sujet est devant le verbe et l’accord se voit venir. En espagnol il arrive après, et le verbe est déjà écrit quand la chose se présente. C’est pour cela qu’on oublie le -n : ✗ se vende libros. Prends l’habitude de lire la phrase à l’envers, libros se venden, et l’oreille se remet en place.
3. Quand ce qui suit, ce sont des personnes
Si derrière le verbe il y a des gens et non des objets, l’espagnol garde le verbe au singulier et met le a personnel devant : se cobra a todo el mundo, se ayuda a los pobres, se llamó a los pastores. La raison est pratique : se curan los heridos pourrait se lire comme les blessés se soignent eux-mêmes, et se cura a los heridos ne le peut pas. C’est le seul endroit de la leçon où tu n’as aucun appui en français, puisque on soigne les blessés ne demande rien du tout.
4. Le vrai piège : ton on qui veut dire nous
Ton on fait deux métiers. Il parle des gens en général, en Espagne on soupe tard, et il remplace nous à l’oral, on y va ?, on a mangé à l’auberge. Le se espagnol ne fait que le premier. Si ton on veut dire toi et moi, il faut la vraie personne :
| ton on | espagnol |
|---|---|
| On y va ? (toi et moi) | ¿Vamos? |
| On a soupé à l’auberge. (nous) | Cenamos en la venta. |
| On soupe tard ici. (les gens) | Aquí se cena tarde. |
Avant d’écrire se, demande-toi si tu pourrais remplacer ton on par nous. Si oui, ce n’est pas ce se-là.
5. À tous les temps que tu connais
La tournure n’est pas réservée au présent. Antes se viajaba a caballo à l’imparfait, aquella noche no se durmió en la venta au passé simple. Même se, même règle d’accord.
Et méfie-toi de ton passif
Le français emploie volontiers être plus participe : les livres sont vendus ici. L’espagnol sait construire cela, los libros son vendidos aquí, mais ne le dit pour ainsi dire jamais dans la langue courante. Il dit se venden libros. Traduire ton passif mot à mot donne une phrase correcte et sonne comme un rapport administratif.
Ne pas confondre avec les deux autres se
Tu as déjà croisé se deux fois, et les trois ne se marchent pas dessus. Dans Sancho se levantó il est réfléchi, comme ton il s’est levé. Dans se le cayó la espada c’est le se accidentel des leçons précédentes, avec une personne marquée par le. Ici il n’y a ni me, ni te, ni le, et c’est justement cette absence qui te dit que la phrase est impersonnelle.
L’addition d’une auberge, et les écriteaux qu’on lit encore aujourd’hui
La plaisanterie de ce chapitre repose sur un peu d’économie ordinaire. Dans une venta, rien n’était gratuit et rien n’était compris. Le voyageur payait son souper, payait sa place par terre ou dans le grenier, et payait à part la paille et l’orge que mangeait sa bête. L’addition était une liste, et un animal coûtait souvent plus cher que son maître.
Les livres de chevalerie ne parlent jamais de rien de tout cela. Un chevalier y arrive dans un château, des demoiselles le baignent, on le nourrit, il dort et il repart, et personne ne lui présente de note. Don Quichotte en a lu des centaines et n’y a jamais vu un chevalier payer. Alors quand il franchit la porte sans un regard pour l’aubergiste, il ne vole pas. Il se conduit correctement selon le seul règlement auquel il se fie. Sancho, qui n’a pas de règlement, reçoit la couverture.
Et il y a le détail qui fait le plus mal. L’aubergiste garde les besaces en paiement. C’est-à-dire le pain, le fromage et l’oignon, autrement dit le déjeuner de Sancho pour les trois jours à venir, pris à un homme qui n’a jamais donné son accord à tout cela et qu’on vient de faire sauter en l’air.
Une dernière chose, et elle n’est pas littéraire. La grammaire de cette leçon est la grammaire de l’Espagne d’aujourd’hui. Descends dans n’importe quelle rue et tu la liras sur les vitrines : se vende, se alquila, se traspasa, se necesita personal, se habla inglés, se ruega no fumar. Quatre cents ans plus tard, c’est toujours ainsi que l’espagnol s’adresse à tout le monde et à personne à la fois.
Cervantes dans le texte · «Verdad es que el ventero se quedó con sus alforjas…»
Verdad es que el ventero se quedó con sus alforjas, en pago de lo que se le debía.
The truth is that the innkeeper kept his saddlebags, in payment of what was owed to him.
La dernière ligne du chapitre, et elle est bâtie sur cette leçon. Se le debía ne nomme personne : l’argent était dû, et Cervantes ne prend pas la peine de dire par qui, parce que tout le monde voit bien que c’est Sancho qui n’avait jamais accepté cette addition. Ici tu es en terrain connu, puisque ton ce qu’on lui devait fait exactement le même travail avec le même vide à la place du payeur. Remarque encore se quedó con, qui n’est pas le se impersonnel mais le verbe ordinaire quedarse con algo, garder quelque chose pour soi. Deux lettres identiques, deux métiers, une seule phrase.