Niveau A2 · Leçon 32

Les deux armées de moutons

Deux nuages de poussière sur le chemin. Don Quichotte y voit deux armées, nomme leurs capitaines et annonce la bataille. Sancho, lui, n’entend que des bêlements.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte assis dans une écurie manipulant les pièces d’une vieille armure, son cheval décharné Rossinante debout au-dessus de lui, deux chiens et quelques poules le regardant.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Don Quichotte ne décrit pas ce qu’il a devant lui. Il annonce ce qui va se produire, ce qui n’est pas du tout le même geste, et cela demande un temps que tu n’as pas encore rencontré en espagnol. Guette les verbes en -ás, , -emos et -án. Presque tous portent un accent écrit, et cet accent n’est pas un ornement : c’est lui qui fait le temps.

L’histoire en espagnol facile

Don Quijote y Sancho iban por un camino ancho y polvoriento.

Don Quichotte et Sancho cheminaient sur une route large et poussiéreuse.

A lo lejos se levantaba una nube grande de polvo.

Au loin s’élevait un grand nuage de poussière.

«Este es el día, Sancho. Hoy verás cosas que nadie cree.»

« Voici le jour, Sancho. Aujourd’hui tu verras des choses que personne ne croit. »

Explicó que por allí venían dos ejércitos enormes.

Il expliqua que deux armées énormes venaient par là.

Uno era del emperador Alifanfarón, señor de la isla Trapobana.

L’une était à l’empereur Alifanfaron, seigneur de l’île de Taprobane.

El otro era del rey de los garamantas, su gran enemigo.

L’autre était au roi des Garamantes, son grand ennemi.

Luego empezó a nombrar caballeros, uno por uno, con voz alta.

Puis il se mit à nommer des chevaliers, un par un, à voix haute.

«Aquel de las armas de oro será Laurcalco, señor de la Puente de Plata.»

« Celui-là, aux armes d’or, ce sera Laurcalco, seigneur du Pont d’Argent. »

«Aquel otro será Micocolembo, gran duque de Quirocia.»

« Cet autre-là, ce sera Micocolembo, grand-duc de Quirocia. »

«¿No oyes los caballos y los tambores? La batalla empezará enseguida.»

« N’entends-tu pas les chevaux et les tambours ? La bataille commencera tout de suite. »

Sancho miraba el campo y no veía ni un soldado.

Sancho regardait la plaine et ne voyait pas un seul soldat.

Solo oía balidos de ovejas, y por un rato no dijo nada.

Il n’entendait que des brebis qui bêlaient, et pendant un moment il ne dit rien.

«Señor, aquí no hay ejércitos. Son ovejas y carneros.»

« Seigneur, il n’y a pas d’armées ici. Ce sont des brebis et des béliers. »

«Volveremos al camino y no pasará nada. Nadie nos verá.»

« Nous reviendrons sur le chemin et il ne se passera rien. Personne ne nous verra. »

«El miedo te cierra los oídos», contestó don Quijote muy serio.

« La peur te ferme les oreilles », répondit don Quichotte, très grave.

«Apártate. Yo solo bastaré para ganar esta guerra.»

« Écarte-toi. À moi seul je suffirai pour gagner cette guerre. »

Bajó al valle con la lanza y mató siete ovejas.

Il descendit dans la vallée avec sa lance et tua sept brebis.

Los pastores le gritaron y luego cogieron sus hondas.

Les bergers lui crièrent dessus, puis ils prirent leurs frondes.

Las piedras le rompieron dos costillas y dos dientes.

Les pierres lui cassèrent deux côtes et deux dents.

Sancho bajó al valle y lo encontró en el suelo, entre las ovejas.

Sancho descendit dans la vallée et le trouva par terre, au milieu des brebis.

«Los encantadores cambiaron los soldados en ovejas», dijo el caballero.

« Les enchanteurs ont changé les soldats en brebis », dit le chevalier.

«Mañana lo entenderás todo. Mañana volverán a ser hombres.»

« Demain tu comprendras tout. Demain ils redeviendront des hommes. »

Vocabulaire

Le troupeau

el rebaño
le troupeau
la oveja
la brebis, le mouton
el carnero
le bélier
el pastor
le berger
el balido
le bêlement
la honda
la fronde

L’armée imaginée

el ejército
l’armée
el soldado
le soldat
el tambor
le tambour
la batalla
la bataille
la guerra
la guerre
el emperador
l’empereur

Quand cela va arriver

mañana
demain
enseguida
tout de suite
dentro de poco
d’ici peu
pronto
bientôt
algún día
un jour

Le futur simple

Hoy verás cosas que nadie cree.

La batalla empezará enseguida.

Yo solo bastaré para ganar esta guerra.

C’est la leçon la plus courte du cours, parce que ce temps-là, tu l’as déjà. L’espagnol le fabrique exactement comme toi : on ne touche pas au verbe, on prend l’infinitif entier, avec son -ar, son -er ou son -ir, et on colle une terminaison derrière. Tu fais la même chose depuis l’école avec parler plus -ai.

terminaisonhablarcomervivir
yohablarécomeréviviré
-áshablaráscomerásvivirás
él, ella, ustedhablarácomerávivirá
nosotros-emoshablaremoscomeremosviviremos
vosotros-éishablaréiscomeréisviviréis
ellos, ellas, ustedes-ánhablaráncomeránvivirán

Une seule série pour les trois conjugaisons, sans une exception. Rien à comprendre ici : tout le travail de cette leçon tient dans les deux points qui suivent.

L’accent, c’est le temps

Voilà où ton avantage se retourne contre toi. Chez toi, je parlerai ne porte rien du tout ; en espagnol toutes les formes portent un accent écrit sauf celle de nosotros. Ce n’est pas une coquetterie orthographique. Hablo veut dire je parle et hablará il parlera. Pire, entre llegara et llegará l’accent est la seule chose qui sépare deux mots différents, l’un étant du subjonctif imparfait. Un futur écrit sans accent n’est pas un futur.

Dix verbes changent de radical, et les tiens changent aux mêmes endroits

Les terminaisons ne bougent jamais. Ce qui bouge, chez dix verbes courants, c’est le morceau qui les précède. Et tu vas reconnaître la liste, parce que ce sont presque tes irréguliers à toi :

familleverbesexemplechez toi
la voyelle devient un dtener, poner, venir, salirtendré, pondré, vendré, saldrétiendrai, viendrai
la voyelle tombepoder, saber, haber, quererpodré, sabré, habrá, querrépourrai, saurai, aurai
le radical est raccourcihacer, decirharé, diréferai, dirai

Tendré et tiendrai, vendré et viendrai, podré et pourrai, sabré et saurai, diré et dirai : les deux langues ont usé les mêmes verbes de la même façon, pour la bonne raison qu’elles les ont usés à partir du même latin. Deux seulement te dépaysent, querer qui donne querré là où tu dis voudrai, et ir qui reste régulier en espagnol, iré, alors que ton aller part chercher irai ailleurs. Voilà toute la liste des irréguliers. Tout ce qui est bâti sur ces verbes suit : mantener donne mantendrá, deshacer donne deshará.

Deux métiers, pas un

Le premier est celui que tu attends : la batalla empezará enseguida, mañana lo entenderás todo. Le second est la supposition sur le présent, et don Quichotte ne fait que cela dans ce chapitre :

espagnolfrançais
Aquel será Micocolembo.Celui-là, ce sera Micocolembo.
¿Qué hora será?Quelle heure peut-il bien être ?
Tendrá cincuenta años.Il doit avoir dans les cinquante ans.
Estarán en la venta.Ils sont sans doute à l’auberge.

Ici encore tu pars avec une longueur d’avance, parce que ce futur-là existe chez toi : ce sera le facteur, il aura oublié ses clés. La différence est d’ampleur. Chez toi c’est une tournure occasionnelle, réservée surtout au futur antérieur ; en espagnol c’est un usage de tous les jours, et estarán en la venta ne parle pas de demain mais de maintenant. Quand don Quichotte nomme ses chevaliers l’un après l’autre, c’est exactement cette grammaire : il ne prédit pas, il identifie, et le temps du verbe t’avoue qu’il ne les voit pas nettement.

Le piège : après cuando, jamais de futur

Celui-ci est à toi tout seul, et il est tenace. Tu dis quand tu viendras, nous mangerons, avec un futur des deux côtés. L’espagnol refuse le futur après cuando et met le subjonctif présent :

chez toiespagnol
quand tu viendrascuando vengas, jamais ✗ cuando vendrás
dès que la bataille commenceraen cuanto empiece la batalla
tant que tu voudrasmientras quieras

La phrase principale, elle, garde son futur : cuando vengas, comeremos. Retiens la forme de la phrase entière, c’est plus sûr que la règle.

Et l’autre futur, celui qu’on entend

En Espagne, ce qu’on fera tout à l’heure ou demain sort le plus souvent en voy a comer plutôt qu’en comeré, exactement comme ton je vais manger l’emporte sur je mangerai. Les deux sont corrects, et le partage est le même que chez toi. Le temps de cette leçon est celui de l’écrit, des promesses, des annonces solennelles et des suppositions, ce qui explique qu’un chevalier errant sur une colline n’emploie rien d’autre.

Les brebis de Castille et les frondes des bergers

Deux troupeaux qui se croisent sur un chemin, ce n’est pas une image prise au hasard. La laine était le moteur de l’économie castillane, et chaque automne des centaines de milliers de mérinos descendaient des montagnes vers le sud le long des cañadas reales, ces larges pistes de transhumance protégées par la loi royale. Quiconque voyageait dans la Manche les rencontrait, et la poussière d’un troupeau sur une route sèche ressemble vraiment à une armée, vue de loin.

Les bergers qui marchaient à côté n’étaient pas sans défense. Une fronde, c’est une lanière de cuir et une pierre, cela ne coûte rien, cela ne fait aucun bruit et, dans une main exercée, c’est mortel à cinquante pas. Les bergers s’en servaient contre les loups toutes les semaines de leur vie. Voilà le détail qui décide de la fin de la scène : don Quichotte n’est pas battu par des paysans qui ont eu de la chance, il est battu par des spécialistes.

Et les noms méritent un instant. Trapobana, c’est Taprobane, l’ancien nom de Ceylan, et les Garamantes étaient un peuple réel du désert libyen, décrit par Hérodote et par Pline. Cervantes n’invente pas des sottises. Il cite les livres de géographie du monde antique, ce qui est précisément ce vers quoi se tourne un homme qui a trop lu. La part inventée, ce sont les chevaliers, Laurcalco et Micocolembo, dont les noms sont de la pure musique de roman de chevalerie.

Remarque enfin que Sancho reste longtemps silencieux. Il n’est pas sot, et il n’est pas convaincu. Il vient d’être envoyé en l’air dans une couverture pour avoir discuté, et il apprend quand il vaut mieux ne rien dire.

Cervantes dans le texte · «¿No oyes el relinchar de los caballos…»

¿No oyes el relinchar de los caballos, el tocar de los clarines, el ruido de los atambores?

Do you not hear the neighing of the horses, the sound of the trumpets, the noise of the drums?

La phrase compte parce que c’est une question et non une affirmation. Don Quichotte ne ment pas et ne joue pas la comédie. Il entend réellement tout cela, et Cervantes laisse le lecteur suspendu entre deux paires d’oreilles, celles du maître et celles de l’écuyer, sans jamais dire à laquelle se fier. Remarque les infinitifs employés comme noms, el relinchar, el tocar. Tu connais le procédé, tu as le boire et le manger, le rire, mais chez toi il est figé sur une poignée de mots : tu ne fabriqueras pas le hennir. L’espagnol, lui, le fabrique à volonté, sur n’importe quel verbe. Et atambores est la forme ancienne de tambores, empruntée à l’arabe comme une bonne partie du vocabulaire militaire de l’époque.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.