Niveau A2 · Leçon 33

Le cadavre et le Chevalier à la Triste Figure

Vingt lumières avancent la nuit sur le chemin. Don Quichotte décide qu’un chevalier mort réclame vengeance, et il charge. C’est de cette nuit-là que lui vient son nom.

Gravure de Gustave Doré : Sancho Panza agenouillé devant une paysanne sur un âne, la présentant à don Quichotte comme la Dulcinée enchantée.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Rien n’est raconté dans cette leçon. Don Quichotte parle d’un monde qui n’existe pas encore : ce qu’il ferait, ce qu’un vrai chevalier devrait faire, ce qu’il adviendrait de ces hommes. L’espagnol a un temps pour tout cela, et c’est le tien, monté de la même façon. Guette les verbes en -ía, -ías, -íamos et -ían. Tous, sans une seule exception, portent un accent sur le i.

L’histoire en espagnol facile

Era de noche y el camino estaba oscuro y vacío.

C’était la nuit, et le chemin était sombre et désert.

Sancho tenía hambre. Pensaba que pronto encontraría una venta.

Sancho avait faim. Il pensait qu’il trouverait bientôt une auberge.

De pronto vieron muchas luces que venían por el mismo camino.

Soudain ils virent quantité de lumières qui venaient par ce même chemin.

Parecían estrellas que se movían despacio hacia ellos.

On aurait dit des étoiles qui avançaient lentement vers eux.

Sancho empezó a temblar. Don Quijote se puso muy serio.

Sancho se mit à trembler. Don Quichotte devint très grave.

«Esta sería una aventura grande, Sancho. Aquí yo mostraría todo mi valor.»

« Voilà qui serait une grande aventure, Sancho. Ici je montrerais toute ma valeur. »

Eran veinte hombres a caballo, vestidos de blanco, con antorchas encendidas.

C’étaient vingt hommes à cheval, vêtus de blanc, portant des torches allumées.

Detrás iba una litera cubierta de luto con un cuerpo muerto.

Derrière eux venait une litière tendue de noir, avec un corps mort.

Los hombres rezaban en voz baja y no miraban a nadie.

Les hommes priaient à voix basse et ne regardaient personne.

Don Quijote pensó que aquel caballero muerto pedía venganza.

Don Quichotte décida que ce chevalier mort réclamait vengeance.

«Un caballero verdadero no pasaría de largo. Yo vengaría esta muerte.»

« Un vrai chevalier ne passerait pas son chemin. Moi, je vengerais cette mort. »

Puso su lanza delante y les preguntó quiénes eran.

Il mit sa lance en avant et leur demanda qui ils étaient.

Ellos contestaron que tenían prisa y siguieron su camino.

Ils répondirent qu’ils étaient pressés, et poursuivirent leur route.

El caballero se enfadó y atacó a todo el grupo.

Le chevalier se fâcha et attaqua toute la troupe.

Los encamisados no llevaban armas y huyeron por el campo.

Les hommes en blanc ne portaient pas d’armes, et s’enfuirent à travers champs.

Uno cayó al suelo con una pierna rota debajo de su mula.

L’un d’eux tomba, une jambe cassée sous sa mule.

Era un bachiller que llevaba aquel cuerpo muerto a Segovia.

C’était un bachelier qui conduisait ce corps mort à Ségovie.

«Yo no os mataría», dijo don Quijote. «Solo quería saber la verdad.»

« Je ne vous tuerais pas », dit don Quichotte. « Je voulais seulement savoir la vérité. »

Sancho, mientras tanto, llenaba su costal con la comida del grupo.

Sancho, pendant ce temps, remplissait sa besace avec les vivres de la troupe.

Después miró la cara de su amo a la luz de una antorcha.

Puis il regarda le visage de son maître à la lumière d’une torche.

«Sin dientes y con esa cara, nadie os llamaría otra cosa.»

« Sans dents et avec cette figure-là, personne ne vous appellerait autrement. »

«Desde hoy sois el Caballero de la Triste Figura.»

« À partir d’aujourd’hui vous êtes le Chevalier à la Triste Figure. »

Vocabulaire

La procession de la nuit

el encamisado
l’homme en blanc
la antorcha
la torche
la litera
la litière
el luto
le deuil
el entierro
l’enterrement
el sacerdote
le prêtre
rezar
prier

La peur

el fantasma
le fantôme
temblar
trembler
la oscuridad
l’obscurité
huir
fuir
rendirse
se rendre
la venganza
la vengeance

Supposer et conseiller

yo que tú
moi, à ta place
en tu lugar
à ta place
sería mejor
il vaudrait mieux
me gustaría
j’aimerais
deberías
tu devrais
podrías
tu pourrais

Le conditionnel présent

Aquí yo mostraría todo mi valor.

Un caballero verdadero no pasaría de largo.

Nadie os llamaría otra cosa.

Deuxième leçon de suite où tu pars avec presque tout dans les poches. Le conditionnel espagnol se fabrique comme le tien : on ne touche pas au verbe, on prend l’infinitif entier, avec son -ar, son -er ou son -ir, et on colle derrière une série de terminaisons. Chez toi ce sont celles de l’imparfait, parler plus -ais ; en espagnol ce sont exactement celles de l’imparfait des verbes en -er et -ir, que tu connais depuis longtemps. Même geste, même logique.

terminaisonhablarcomervivir
yo-íahablaríacomeríaviviría
-íashablaríascomeríasvivirías
él, ella, usted-íahablaríacomeríaviviría
nosotros-íamoshablaríamoscomeríamosviviríamos
vosotros-íaishablaríaiscomeríaisviviríais
ellos, ellas, ustedes-íanhablaríancomeríanvivirían

Une seule série pour les trois conjugaisons, sans une exception.

L’accent, et cette fois partout

Au futur, nosotros échappait à l’accent écrit. Ici, personne n’y échappe : toutes les formes portent un accent sur le i, y compris hablaríamos. Ce n’est pas de l’ornement. Cet accent est là pour que le i se prononce comme une syllabe à lui seul ; sans lui, il se colle au a qui suit et le mot cesse d’être de l’espagnol. Écrire hablaria n’est pas une faute d’orthographe discrète comme chez toi, c’est un mot que personne ne peut lire.

Deuxième point, plus commode : la forme de yo et celle de él sont identiques. Chez toi je ferais et il ferait s’entendent pareil mais s’écrivent autrement ; en espagnol ils s’écrivent pareil aussi. Quand le contexte ne suffit pas, dis le pronom.

Les irréguliers sont déjà payés

Il n’y a pas de nouvelle liste à apprendre. Les dix verbes qui changent de radical au futur le changent ici exactement de la même manière, et rien d’autre ne bouge :

infinitiffuturconditionnelchez toi
tener, poner, venir, salirtendré, pondré, vendré, saldrétendría, pondría, vendría, saldríatiendrais, viendrais
poder, saber, haber, quererpodré, sabré, habrá, querrépodría, sabría, habría, querríapourrais, saurais, aurais
hacer, decirharé, diréharía, diríaferais, dirais

La règle est même plus simple à retenir qu’une liste : si le verbe était irrégulier au futur, il l’est ici, et de la même façon. Les deux langues ont usé les mêmes verbes aux mêmes endroits parce qu’elles les ont usés à partir du même latin.

À quoi sert ce temps

Quatre emplois, et le premier occupe don Quichotte toute la nuit.

1. Le monde imaginé. Yo mostraría todo mi valor, un caballero verdadero no pasaría de largo, nadie os llamaría otra cosa. Rien de tout cela n’arrive. C’est le temps du verbe qui te le dit, et il te le dit comme le ferait le tien.

2. La politesse. C’est l’emploi que tu utiliseras dix fois par jour en Espagne, et le partage est le même que chez toi. Quiero un café est aussi sec que je veux un café ; querría un café est ce qu’une personne dit vraiment au comptoir. Me gustaría, podrías, deberías, sería mejor adoucissent une demande ou un avis exactement comme j’aimerais, tu pourrais, tu devrais, il vaudrait mieux.

seccivil
Quiero hablar con usted.Querría hablar con usted.
Puedes ayudarme.¿Podrías ayudarme?
Tienes que descansar.Deberías descansar.

Une seule chose t’attend au tournant : au comptoir, tu entendras aussi souvent quisiera un café. C’est un subjonctif imparfait, un temps que le français a laissé mourir et que l’espagnol emploie tous les jours. Contente-toi de le reconnaître, il aura sa leçon.

3. Le futur vu du passé. Sancho, sur son âne, pensaba que encontraría una venta. Au moment où il le pensait, l’auberge était encore devant lui. Tu fais le même calcul sans y penser : il pensait qu’il trouverait une auberge. La concordance est identique dans les deux langues, il n’y a rien à apprendre. Si la phrase commence au passé et regarde devant elle, l’espagnol met le conditionnel, jamais le futur.

4. La supposition sur le passé. De même que le futur devine le présent, le conditionnel devine le passé. Serían las tres de la mañana veut dire il devait être trois heures du matin. Ici tu t’écartes un peu : le français préfère passer par devoir ou par sans doute, là où l’espagnol se contente du temps du verbe. Tu l’entendras sans arrêt, et le reconnaître ne te coûte rien.

Après si, ton réflexe est bon

Si tuviera dinero, compraría un caballo : si j’avais de l’argent, j’achèterais un cheval. Le partage est le même chez toi et en espagnol, jamais de conditionnel dans la partie en si. Et la faute populaire ✗ si j’aurais a son jumeau espagnol, ✗ si tendría, aussi mal vu là-bas qu’ici. Le temps qui va dans le si espagnol est un subjonctif imparfait ; ne l’étudie pas encore, retiens seulement que ton réflexe de français te sert.

Les enterrements de nuit et le transport des os

Tout ce que voit don Quichotte est réel, et rien n’y est extraordinaire. Un homme de qualité était enterré dans sa propre ville, dans la chapelle de sa famille, parmi ses morts. S’il mourait ailleurs, son corps était depositado, mis en terre provisoirement, et des mois plus tard on déterrait ses os pour les ramener chez lui. C’est exactement ce que font ces douze prêtres avec un chevalier mort de fièvre à Baeza et qui appartenait à Ségovie.

Ils voyagent de nuit pour la raison la plus simple. La Castille en été est intenable à midi, les chemins sont vides après le coucher du soleil, et les torches ne coûtent rien. Les surplis blancs par-dessus les soutanes noires, la litière couverte, les prières marmonnées à voix basse, les vingt flammes qui avancent lentement sur un chemin : c’était un spectacle courant, et c’était aussi, pour qui le rencontrait sans y être préparé, réellement effrayant. Cervantes donne à Sancho la réaction d’une personne normale, qui est de trembler, et à don Quichotte celle d’un lecteur, qui est de reconnaître une scène de livre.

La conséquence est grave et Cervantes en fait une plaisanterie. Porter la main sur un homme d’Église entraînait l’excommunication automatique selon le droit canonique. Le bachelier lui récite la formule latine, don Quichotte répond qu’il n’a pas usé de ses mains mais de sa lance, et s’en va parfaitement satisfait de la distinction. La blague est précise, juridique et, en 1605, assez osée.

Une dernière chose mérite d’être remarquée. Pendant que son maître se bat contre des fantômes pour l’honneur d’un mort inconnu, Sancho vide tranquillement la mule qui portait le souper de la procession. Chacun des deux obtient exactement ce qu’il était venu chercher.

Cervantes dans le texte · «creyendo Sancho que, pues aquel camino era real…»

creyendo Sancho que, pues aquel camino era real, a una o dos leguas, de buena razón, hallaría en él alguna venta

Sancho believing that, since that road was a royal one, within a league or two he would reasonably find some inn on it

Un seul mot fait tout le travail, et c’est le mot de la leçon. Hallaría est le futur vu de l’intérieur du passé : au moment où Sancho le pensait, l’auberge était encore devant lui. Tu construis la même chose sans y réfléchir, il pensait qu’il trouverait une auberge ; l’espagnol la loge dans le verbe comme toi, et le temps t’avertit tout bas que l’auberge est une croyance et non un fait. Elle n’est pas là. Ce qui arrive, c’est vingt torches et un mort. Deux détails d’époque : un camino real est une route du roi, entretenue et raisonnablement sûre, ce qui explique que Sancho y attende des auberges, et une legua vaut environ cinq kilomètres, soit une heure d’âne.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.