Niveau A2 · Leçon 28
L’auberge de nuit : Maritornes
Moulus par les muletiers, tous deux arrivent dans une auberge. La nuit, dans le noir, don Quichotte prend la servante pour une princesse amoureuse de lui.

Ce que tu sauras faire
- Dire à qui appartient une chose avec mi, tu, su, nuestro.
- Employer la forme tonique : un amigo mío, esta cama es mía, el suyo.
- Éviter le possessif avec les parties du corps.
Avant de lire
Cette nuit-là, tout le monde dit à qui appartient chaque chose : mon lit, sa fille, madame, mon cœur n’est plus à moi. L’espagnol a deux séries de possessifs, comme toi : mi et mío, c’est mon et le mien. Regarde surtout deux choses : où se pose la forme longue, et ce que devient ton votre quand tu vouvoies une seule personne.L’histoire en espagnol facile
Los dos llegaron molidos a una venta del camino.
Tous deux arrivèrent moulus dans une auberge du chemin.
Para don Quijote aquella venta no era una venta: era un castillo.
Pour don Quichotte, cette auberge n’était pas une auberge : c’était un château.
El ventero, su mujer y su hija los recibieron en la puerta.
L’aubergiste, sa femme et sa fille les reçurent à la porte.
También servía allí Maritornes, una moza asturiana de cara ancha.
Maritornes servait là elle aussi, une fille des Asturies au visage large.
Les hicieron una cama en un camaranchón viejo, encima del establo.
On leur fit un lit dans un vieux galetas, au-dessus de l’étable.
La cama de don Quijote era dura como una piedra. La de Sancho, peor.
Le lit de don Quichotte était dur comme la pierre. Celui de Sancho, pire encore.
En el mismo cuarto dormía un arriero. Su cama era la mejor de las tres.
Un muletier dormait dans la même pièce. Son lit était le meilleur des trois.
La mujer del ventero y su hija curaron al caballero con paños y aceite.
La femme de l’aubergiste et sa fille soignèrent le chevalier avec des linges et de l’huile.
«Señora mía, esta casa vuestra es un castillo, y vos sois su princesa.»
« Madame, cette maison qui est la vôtre est un château, et vous en êtes la princesse. »
Aquella noche Maritornes tenía una cita con el arriero.
Cette nuit-là, Maritornes avait rendez-vous avec le muletier.
Entró a oscuras y buscó a tientas la cama de su amigo.
Elle entra dans le noir et chercha à tâtons le lit de son ami.
Don Quijote oyó los pasos y le cogió la muñeca.
Don Quichotte entendit les pas et lui prit le poignet.
Creía que la hija del ventero estaba enamorada de él.
Il croyait que la fille de l’aubergiste était amoureuse de lui.
«Princesa, esta mano mía os da las gracias por vuestra visita.»
« Princesse, cette main qui est la mienne vous remercie de votre visite. »
«Pero mi corazón ya no es mío. Es de mi señora Dulcinea del Toboso.»
« Mais mon cœur n’est plus à moi. Il est à ma dame Dulcinée du Toboso. »
Maritornes no entendía nada y solo quería soltarse.
Maritornes ne comprenait rien et voulait seulement se dégager.
El arriero oyó aquellas palabras y no le gustaron nada.
Le muletier entendit ces paroles et elles ne lui plurent pas du tout.
Le dio un puñetazo al caballero y la cama se le hundió encima.
Il donna un coup de poing au chevalier, et le lit s’effondra sur lui.
El ventero se despertó y buscó su vela. Todo el mundo gritaba a oscuras.
L’aubergiste se réveilla et chercha sa bougie. Tout le monde criait dans le noir.
Maritornes se escondió en la cama de Sancho. El pobre se llevó los golpes suyos.
Maritornes se cacha dans le lit de Sancho. Le pauvre reçut les coups qui étaient les siens.
Al final volvió el silencio. Nadie de aquella casa durmió bien.
À la fin, le silence revint. Personne, dans cette maison, ne dormit bien.
Vocabulaire
L’auberge et ses gens
- la venta
- l’auberge du chemin
- el ventero / la ventera
- l’aubergiste
- la moza
- la servante
- el establo
- l’étable
- el camaranchón
- le galetas
La nuit
- la cama
- le lit
- la manta
- la couverture
- la vela
- la bougie
- a oscuras
- dans le noir
- a tientas
- à tâtons
L’embrouille
- la cita
- le rendez-vous
- la muñeca
- le poignet
- el puñetazo
- le coup de poing
- hundirse
- s’effondrer
- enamorado / enamorada
- amoureux / amoureuse
Les possessifs : la série atone et la série tonique
El ventero, su mujer y su hija los recibieron en la puerta.
Señora mía, esta casa vuestra es un castillo.
Mi corazón ya no es mío.
Deux séries, comme chez toi : mi devant le nom est ton mon, mío derrière le nom ou seul est ton le mien et ton à moi. Le tableau est donc à lire vite, et le temps gagné servira aux trois pièges de la fin.
| personne | devant le nom | derrière ou seul |
|---|---|---|
| yo | mi, mis | mío, mía, míos, mías |
| tú | tu, tus | tuyo, tuya, tuyos, tuyas |
| él, ella, usted | su, sus | suyo, suya, suyos, suyas |
| nosotros | nuestro, nuestra, nuestros, nuestras | nuestro, nuestra, nuestros, nuestras |
| vosotros | vuestro, vuestra, vuestros, vuestras | vuestro, vuestra, vuestros, vuestras |
| ellos, ustedes | su, sus | suyo, suya, suyos, suyas |
Plus simple que chez toi, sauf sur un point
Mi, tu et su n’ont pas de genre : mi hermano, mi hermana, sans le choix entre mon et ma. En revanche nuestro et vuestro s’accordent en genre, ce que ton notre et ton votre ne font jamais. D’où l’oubli le plus banal du francophone : nuestra casa, nuestras armas.
Le piège de votre
Ton votre sert à deux choses : le vouvoiement d’une seule personne et le pluriel. L’espagnol les sépare. Vuestro ne va qu’avec vosotros, plusieurs personnes qu’on tutoie. Pour la politesse, usted commande su : ¿Es su maleta, señor?. Tu peux compter là-dessus toute ta vie.
Une réserve pour ce texte : don Quichotte parle comme un livre de 1500 et emploie le vos ancien, celui de la cour, d’où esta casa vuestra et vos sois adressés à une seule dame. C’est du costume, pas de l’espagnol d’aujourd’hui.
su est ambigu, exactement comme ton son
Su cama peut être à lui, à elle, à vous ou à eux, et sa maison te pose déjà le même problème. La solution est la même que la tienne : on ajoute le propriétaire. La cama de él, la cama de ella, la cama de usted, comme tu dis sa maison à lui. C’est normal, ce n’est pas maladroit.
L’accord se fait avec la chose
Un aubergiste, deux filles : sus hijas. Vingt muletiers, un chemin : su camino. La terminaison répond à la question combien de choses, jamais combien de propriétaires. Ton ses filles fait déjà pareil.
La forme longue, trois emplois
| emploi | espagnol | chez toi |
|---|---|---|
| derrière le nom | un amigo mío | un ami à moi |
| après ser | esta cama es mía | ce lit est à moi |
| avec article, comme pronom | el mío, la suya | le mien, la sienne |
Il y en a un quatrième, et don Quichotte y habite : l’apostrophe. Señora mía, amigo mío, Dios mío. Tu dis la même chose, mais le mot passe devant : mon Dieu, mon ami. En espagnol il passe derrière, et cela sonne solennel.
Les parties du corps, où tu as déjà raison
Le manuel anglais fait de ce point tout un chapitre, parce que l’anglais dit he caught her wrist. Toi, tu dis il lui prit le poignet, j’ai mal à la tête, il s’est cassé le bras, avec l’article et un pronom, ce qui est mot pour mot le cogió la muñeca, me duele la cabeza, se rompió el brazo. N’étudie pas cette règle : tu l’as déjà.
Dormir dans une auberge espagnole
Toute la comédie de ce chapitre repose sur un fait : personne n’avait de chambre à soi. Une venta était une maison isolée au bord d’une route, avec l’étable au rez-de-chaussée et un grenier au-dessus. Les voyageurs dormaient là où il restait de la place, côte à côte avec des inconnus, et souvent à deux dans un lit.
Les lits eux-mêmes étaient quatre planches, un peu de paille et une couverture. Cervantes décrit celui de don Quichotte avec amour, comme un monument à l’inconfort. Les clients apportaient le plus souvent leur nourriture, et l’aubergiste vendait le vin, le feu et la place par terre.
Et il faisait noir. Les bougies et l’huile coûtaient cher, si bien qu’une fois le feu éteint, personne n’allumait quoi que ce soit pour un petit bruit à l’étage. Voilà pourquoi une servante pouvait traverser une pièce pleine d’hommes endormis pour aller à un rendez-vous, et pourquoi un chevalier qui ne dormait pas pouvait attraper un poignet et être certain, sans le moindre indice, que la fille du seigneur du château était venue le trouver en secret.
Maritornes mérite un mot. Cervantes lui donne la description la plus plate et la moins romanesque de tout le livre, puis la traite avec plus de sympathie que la plupart des gens bien nés qui le peuplent. Elle est pauvre, elle est laide, elle tient parole, et un peu plus loin, dans cette même auberge, c’est elle qui apporte de l’eau à un homme resté pendu par le poignet toute la nuit.
Cervantes dans le texte · «Servía en la venta asimesmo una moza asturiana…»
Servía en la venta asimesmo una moza asturiana, ancha de cara, llana de cogote, de nariz roma, del un ojo tuerta y del otro no muy sana.
There also worked at the inn a girl from Asturias, broad of face, flat at the back of the head, snub-nosed, blind in one eye and not very sound in the other.
C’est la présentation la moins flatteuse de tout le roman, et Cervantes passe ensuite le reste du livre à être plus tendre avec elle qu’avec presque personne. Remarque la grammaire de cette leçon dans le texte de 1605 : del un ojo tuerta, avec l’article, exactement comme tu dis borgne d’un œil et non de son œil. L’espagnol décrit toujours les corps ainsi. Asimesmo est l’ancienne orthographe de asimismo, et cogote, la nuque, s’emploie encore tous les jours.