Niveau A2 · Leçon 29

Ce château enchanté

La bagarre dans le noir continue. Un homme de justice arrive, décide que le chevalier est mort et finit par lui briser une lampe à huile sur la tête.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte en armure à cheval, la lance levée, entouré d’une foule de villageois et de femmes dans la cour d’une auberge.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Toute la scène se passe dans le noir et personne ne peut nommer ce qu’il touche. Alors les personnages désignent sans arrêt : cette pièce, cette main, cet homme là-bas. Tu désignes avec un seul mot et deux suffixes, ce…-ci et ce…-là. L’espagnol a trois mots séparés, et c’est le troisième qui va te manquer.

L’histoire en espagnol facile

La pelea siguió a oscuras. Nadie sabía a quién pegaba.

La bagarre continua dans le noir. Personne ne savait qui il frappait.

Al ventero se le apagó el candil y el cuarto se quedó negro.

La lampe à huile de l’aubergiste s’éteignit et la pièce devint toute noire.

Aquella noche dormía en la venta un cuadrillero de la Santa Hermandad.

Cette nuit-là dormait à l’auberge un archer de la Sainte-Hermandad.

Era un hombre de la justicia y vigilaba los caminos de Toledo.

C’était un homme de justice et il surveillait les routes de Tolède.

Oyó aquel ruido, cogió su vara y subió al desván.

Il entendit ce vacarme, prit son bâton et monta au grenier.

Entró a oscuras y pidió respeto para la justicia.

Il entra dans le noir et exigea le respect de la justice.

Tocó a tientas al primer hombre que encontró en el suelo.

Il tâtonna jusqu’au premier homme qu’il trouva par terre.

Era don Quijote, tendido en su cama rota y sin sentido.

C’était don Quichotte, étendu sur son lit brisé et sans connaissance.

El cuadrillero creyó que aquel hombre estaba muerto.

L’archer crut que cet homme était mort.

Gritó que allí dentro había un muerto y salió a buscar luz.

Il cria qu’il y avait un mort là-dedans et sortit chercher de la lumière.

Con esas palabras todos se escondieron. El ventero fue a su cuarto y el arriero con sus mulas.

À ces mots, tout le monde se cacha. L’aubergiste gagna sa chambre et le muletier ses mules.

Cuando volvió el silencio, don Quijote llamó a su escudero.

Quand le silence revint, don Quichotte appela son écuyer.

«Sancho, amigo, este castillo está encantado. Esa doncella vino a verme.»

« Sancho, mon ami, ce château est enchanté. Cette demoiselle est venue me voir. »

«Y aquella mano que me golpeó era de un gigante invisible.»

« Et cette main qui m’a frappé était celle d’un géant invisible. »

Sancho contestó que en aquella casa pegaban todos.

Sancho répondit que dans cette maison tout le monde frappait tout le monde.

El cuadrillero volvió con otro candil y miró al caballero.

L’archer revint avec une autre lampe et regarda le chevalier.

«¿Cómo va, buen hombre?», preguntó desde la puerta.

« Comment ça va, brave homme ? », demanda-t-il depuis la porte.

A don Quijote no le gustaron nada esas palabras.

Don Quichotte n’aima pas du tout ces paroles.

Un caballero andante no era un buen hombre cualquiera.

Un chevalier errant n’était pas le brave homme du premier venu.

El cuadrillero levantó el candil y se lo rompió en la cabeza.

L’archer leva la lampe et la lui brisa sur la tête.

Luego salió del desván y todo quedó otra vez a oscuras.

Puis il sortit du grenier et tout retomba dans le noir.

«Este es el moro encantado, señor», dijo Sancho desde su rincón.

« Celui-là, c’est le Maure enchanté, seigneur », dit Sancho depuis son coin.

«Ese moro guarda el tesoro para otros y a nosotros nos da golpes.»

« Ce Maure garde le trésor pour d’autres et à nous il donne des coups. »

Don Quijote no quiso enfadarse con aquellos encantamientos invisibles.

Don Quichotte ne voulut pas se fâcher contre ces enchantements invisibles.

Vocabulaire

La justice

el cuadrillero
l’archer
la vara
le bâton d’autorité
la justicia
la justice
el camino
la route
el muerto
le mort

Dans le noir

el candil
la lampe à huile
a tientas
à tâtons
sin sentido
sans connaissance
el rincón
le coin
apagarse
s’éteindre

Désigner

este / esta
ce, cette (près de moi)
ese / esa
ce, cette (près de toi)
aquel / aquella
ce, cette (là-bas, loin des deux)
aquí
ici
allí
là-bas

Les démonstratifs : este, ese, aquel

Este castillo está encantado.

A don Quijote no le gustaron nada esas palabras.

Aquella mano que me golpeó era de un gigante.

Tu désignes à deux distances : ce château-ci et ce château-là. L’espagnol désigne à trois, avec trois mots différents, et le troisième n’a pas d’équivalent chez toi.

distancemasculinfémininneutrechez toi
aquí, près de moieste, estosesta, estasestoce…-ci
ahí, près de toiese, esosesa, esasesoce…-là
allí, loin de nous deuxaquel, aquellosaquella, aquellasaquelloce…-là aussi

Ce que tu as déjà, et qui ne te coûtera rien

Le démonstratif prend la place de l’article, exactement comme chez toi : tu ne dis pas le ce château, l’Espagnol ne dit pas el este castillo. Il s’accorde aussi en genre et en nombre, comme ton ce, cette, ces. Ces deux réflexes, tu les as déjà ; garde-les et n’y pense plus.

Là où ton -là te trahit

Ton -là fait à lui seul le travail de deux mots espagnols, et c’est tout le problème de cette leçon. ese veut dire près de toi, la personne à qui je parle : ton côté de la table, ta main, les mots qui viennent de sortir de ta bouche. Quand don Quichotte dit esas palabras, il parle de celles que l’archer vient de prononcer. aquel veut dire loin de nous deux, dans l’espace ou dans le temps. En espagnol, la distance se mesure à partir des deux personnes qui parlent, pas au mètre.

Les trois neutres

esto, eso, aquello ne se mettent jamais devant un nom. Ils désignent une situation entière, ou une chose que tu ne peux pas encore nommer : ¿qué es esto?, eso no tiene sentido, aquello fue una noche terrible. Tu as les deux premiers, ceci et cela, et tu n’as pas le troisième. Ils n’ont pas de pluriel et ne changent jamais de terminaison. C’est exactement ce qu’il faut à un homme couché dans un grenier noir.

Le temps marche comme l’espace

espagnolquandchez toi
esta nochela nuit où nous sommescette nuit
esa nochela nuit dont tu viens de parlercette nuit-là
aquella nocheune nuit lointaine, loin d’aujourd’huicette nuit-là encore

Le récit espagnol vit dans aquel. Ouvre un conte et tu trouveras aquella noche, aquel hombre, aquellos tiempos, parce que toute l’histoire est désignée de loin. C’est là que ton il était une fois se joue, et c’est pour cela que ce chapitre en est plein.

Les accents que tu verras dans les vieux livres

Dans les éditions de Cervantes tu liras éste et aquél avec un accent écrit quand ils sont seuls. L’orthographe espagnole a supprimé cet accent en 2010 : tu écris este et aquel dans tous les cas. Reconnais-le en lisant, ne le recopie pas en écrivant.

La Sainte-Hermandad

La Santa Hermandad était une police rurale, créée par les Rois Catholiques en 1476 et toujours en activité du temps de Cervantes. L’Espagne avait des juges dans les villes et presque rien entre elles, et c’était sur les routes que les vols avaient lieu. La Confrérie patrouillait donc la rase campagne, arrêtait les gens sur place et les jugeait selon sa propre procédure sommaire.

Ses hommes étaient les cuadrilleros, qui portaient un bâton court comme insigne et une boîte de fer-blanc avec leurs papiers dedans. On ne les admirait pas. Cervantes, qui a passé du temps dans une prison de Séville et connaissait la machine par en dessous, n’en montre jamais un sous un bon jour, et celui-ci est typique : il entre dans une pièce noire, décide sans preuve qu’un homme est mort, et finit une discussion à coups de lampe à huile.

La lampe elle-même mérite un regard. Un candil était une petite coupelle de métal remplie d’huile d’olive, avec une mèche qui flottait dedans, suspendue à un crochet. Elle éclairait à peu près comme une chandelle, elle se renversait, et c’était la seule chose entre une maison espagnole et le noir complet. En briser une sur une tête veut dire de l’huile partout, et c’est pourquoi le chapitre suivant s’ouvre sur un don Quichotte persuadé d’être couvert de son propre sang.

Cervantes dans le texte · «Sin duda, señor, que éste es el moro encantado…»

Sin duda, señor, que éste es el moro encantado, y debe de guardar el tesoro para otros, y para nosotros sólo guarda las puñadas y los candilazos.

No doubt, sir, this is the enchanted Moor, and he must be keeping the treasure for other people, because all he keeps for us is punches and lamp blows.

Sancho désigne l’homme qui vient de sortir par éste, écrit avec un accent parce qu’il est seul : c’est l’ancienne orthographe que tu croiseras sans cesse et qu’il ne faut pas recopier. La plaisanterie tient dans le dernier mot. Candilazo est un coup donné avec une lampe à huile, formé sur candil plus la terminaison -azo, que l’espagnol ajoute à n’importe quel objet pour dire un coup donné avec. Là où tu dis un coup de coude, un coup de bouteille, l’espagnol a un seul mot : codazo, botellazo. Le suffixe est toujours vivant. Sancho invente du vocabulaire à quatre heures du matin, couché par terre, et c’est à peu près pour cela qu’on l’aime.

Ce point de grammaire sur sa propre page

La réponse courte, le même point dans les autres leçons, et les fautes à éviter.