Niveau A2 · Leçon 27
Les muletiers de Yanguas
Rossinante s’approche d’un troupeau de juments galiciennes, et vingt muletiers rouent de coups les trois compères. Personne n’est coupable : les choses tombent toutes seules.

Ce que tu sauras faire
- Raconter un accident sans accuser personne : se me cayó, se le rompió.
- Dire à qui le malheur est arrivé, avec me, te, le, nos, os, les.
- Distinguer casser quelque chose et quelque chose qui se casse sur toi.
Avant de lire
Dans cette leçon, presque personne ne fait rien. Les choses se cassent toutes seules, elles tombent toutes seules, et elles arrivent à quelqu’un. Tu connais déjà ce tour : ça s’est cassé, ça m’est tombé des mains. L’espagnol en a fait une machine complète et régulière. Surveille l’ordre des petits mots : se d’abord, puis me, te ou le.L’histoire en espagnol facile
Aquella tarde don Quijote y Sancho llegaron a un prado verde.
Cet après-midi-là, don Quichotte et Sancho arrivèrent dans un pré vert.
Los dos estaban cansados. Bajaron de sus animales y comieron sin mantel.
Tous deux étaient fatigués. Ils descendirent de leurs bêtes et mangèrent sans nappe.
En el prado había veinte yeguas gallegas. Unos arrieros yangüeses las guardaban.
Il y avait dans le pré vingt juments galiciennes. Des muletiers de Yanguas les gardaient.
A Rocinante se le olvidó que era el caballo de un caballero.
Rossinante oublia qu’il était le cheval d’un chevalier.
Se acercó a las yeguas con muy buenas intenciones.
Il s’approcha des juments avec les meilleures intentions du monde.
Ellas no querían fiestas y lo recibieron a coces y a dentelladas.
Elles n’avaient aucune envie de fête et le reçurent à ruades et à coups de dents.
Al pobre caballo se le rompió la cincha y se le cayó la silla.
Au pauvre cheval, la sangle se rompit et la selle lui tomba.
Los arrieros llegaron con estacas y le dieron muchos palos.
Les muletiers arrivèrent avec leurs gourdins et lui donnèrent une belle volée de coups.
«Sancho, amigo, estos hombres no son caballeros. Son gente baja.»
« Sancho, mon ami, ces hommes ne sont pas des chevaliers. Ce sont des gens de basse condition. »
«Señor, ellos son más de veinte y nosotros somos dos.»
« Seigneur, ils sont plus de vingt et nous ne sommes que deux. »
Don Quijote sacó la espada. Sancho lo siguió sin ninguna gana.
Don Quichotte tira son épée. Sancho le suivit sans la moindre envie.
Los arrieros apalearon a los dos y los dejaron en el suelo.
Les muletiers rouèrent de coups les deux hommes et les laissèrent par terre.
Después recogieron su recua y siguieron su camino sin mirar atrás.
Ensuite ils rassemblèrent leur train de mules et poursuivirent leur chemin sans regarder en arrière.
A don Quijote se le cayó la espada entre la hierba.
Don Quichotte laissa tomber son épée quelque part dans l’herbe.
«Sancho, ¿estás vivo?» «Señor, creo que se me rompieron tres costillas.»
« Sancho, tu es vivant ? » « Seigneur, je crois bien que trois côtes se sont cassées. »
«La culpa es mía. No debía sacar la espada contra hombres sin armas.»
« La faute est à moi. Je n’aurais pas dû tirer l’épée contre des hommes sans armes. »
A los dos se les quitaron las ganas de aventuras por aquel día.
Tous les deux perdirent l’envie d’aventures pour ce jour-là.
Sancho puso a su señor encima del burro y ató a Rocinante detrás.
Sancho mit son maître sur l’âne et attacha Rossinante derrière.
Así salieron del prado, molidos y despacio, a buscar una venta.
C’est ainsi qu’ils quittèrent le pré, moulus et lentement, à la recherche d’une auberge.
Vocabulaire
Le pré et les bêtes
- el prado
- le pré
- la yegua
- la jument
- la hierba
- l’herbe
- la coz
- la ruade
- la cincha
- la sangle
Les muletiers
- el arriero
- le muletier
- la recua
- le train de mules
- la estaca
- le pieu, le gourdin
- apalear
- rouer de coups
- gente baja
- des gens de basse condition
Après la volée de coups
- molido / molida
- moulu / moulue
- la costilla
- la côte
- el suelo
- le sol, la terre
- la culpa
- la faute, la responsabilité
- las ganas
- l’envie
Le se accidentel : se me cayó
Se le rompió la cincha y se le cayó la silla.
Se me rompieron tres costillas.
A los dos se les quitaron las ganas de aventuras.
L’espagnol raconte un malheur sans accuser personne : la chose devient le sujet, et la personne se contente de le subir. Le mécanisme t’est familier, tu dis déjà le verre s’est cassé, ça m’est tombé des mains, ça m’est sorti de la tête. La différence est que chez toi c’est une tournure parmi d’autres, et qu’en espagnol c’est la façon normale de le dire.
L’ordre ne change jamais : se d’abord, puis la personne en me, te, le, nos, os, les, puis le verbe, puis la chose.
| se | à qui | verbe | la chose | chez toi |
|---|---|---|---|---|
| se | me | cayó | la espada | l’épée m’est tombée |
| se | te | rompió | la lanza | ta lance s’est cassée |
| se | le | olvidó | el nombre | le nom lui est sorti de la tête |
| se | nos | perdieron | las armas | nous avons perdu les armes |
| se | os | cayeron | los libros | vos livres sont tombés |
| se | les | quitaron | las ganas | l’envie leur est passée |
Le verbe s’accorde avec la chose
C’est là que ta langue ne t’aide plus. Ton il m’est tombé des mains reste impersonnel, il ne bouge pas. L’espagnol, lui, accorde : le sujet est l’objet qui tombe, jamais la personne. Se me rompió una costilla, mais se me rompieron tres costillas. Change le nombre de côtes et le verbe change avec elles.
Les cinq verbes de tous les jours
caerse tomber des mains, romperse se casser, olvidarse sortir de la tête, perderse se perdre, quedarse rester en arrière. Il y en a d’autres, et l’Espagne en ajoute volontiers, mais ces cinq-là font presque tout le travail.
Exprès, ou pas
Les deux versions existent et ne disent pas la même chose. Rompí la lanza, c’est ton j’ai cassé la lance : tu l’as fait. Se me rompió la lanza, c’est la lance s’est cassée : tu étais là, voilà tout. Un hispanophone choisit très souvent la seconde, et pas toujours innocemment.
Nommer la personne devant
Avec le et les, on peut annoncer la personne en tête avec a : a don Quijote se le cayó la espada, a los dos se les quitaron las ganas. Attention : le le reste en place, même si la personne est déjà nommée. Les deux marques cohabitent toujours.
Trois façons d’oublier
Olvidé la carta, sec, presque un aveu. Me olvidé de la carta, avec pronom et avec de. Se me olvidó la carta, la lettre est sortie toute seule de ma tête. Ton unique j’ai oublié se répartit sur ces trois-là, et la troisième est de loin la plus fréquente à l’oral.
Les muletiers, maîtres des chemins
L’Espagne de 1605 ne connaissait presque pas la circulation à roues. Les routes étaient des pistes, les ponts rares et les charrettes lentes. Presque tout ce qui se vendait dans le pays voyageait sur le dos des mules, et les hommes qui les menaient étaient les muletiers.
Ils allaient par groupes de dix ou de vingt, marchaient des centaines de kilomètres par an et dormaient où ils pouvaient. Ils étaient pauvres, mais ils n’étaient pas faibles et ils n’étaient jamais seuls. Un pieu de bois dur faisait partie de l’équipement ordinaire, et l’homme qui en insultait un les avait insultés tous les vingt.
Ceux du chapitre venaient de Yanguas, dans la province de Soria, et menaient chaque saison leurs bêtes jusqu’en Andalousie et retour, par les mêmes chemins. Cervantes ne les a pas choisis au hasard. Toute la plaisanterie tient là : don Quichotte, qui passe sa vie à chercher des ennemis dignes d’un chevalier, rencontre enfin le vrai pouvoir des routes de Castille, et se fait aplatir en une minute.
Remarque aussi ce qu’il dit après. Sa honte n’est pas d’avoir perdu, mais d’avoir enfreint la règle de la chevalerie en tirant l’épée contre des hommes qui n’étaient pas chevaliers. Il perd le combat et s’inquiète du protocole.
Cervantes dans le texte · «Mas yo me tengo la culpa de todo…»
Mas yo me tengo la culpa de todo, que no había de poner mano a la espada contra hombres que no fuesen armados caballeros como yo.
But I have myself to blame for all of it, for I ought not to have laid hand on my sword against men who were not dubbed knights as I am.
Regarde yo me tengo la culpa. L’espagnol d’aujourd’hui dirait yo tengo la culpa, et ce me en trop est le pronom de cette leçon : il n’ajoute rien au sens et tout au sentiment, il met celui qui parle à l’intérieur de sa propre phrase. Tu fais la même chose en disant « je me suis mangé toute l’assiette ». Había de poner est une vieille façon de dire debía poner, et fuesen est un subjonctif imparfait : tu as le même, aussi endormi que chez Cervantes il était vivant, et tu le retrouveras au B1.