Niveau A2 · Leçon 23
Le discours sur l’Âge d’or
De pauvres chevriers invitent don Quichotte à souper, et il les paie avec un discours sur un monde qui n’existe plus. Tout le discours est à l’imparfait.

Ce que tu sauras faire
- Décrire comment était un lieu, une personne ou toute une époque dans le passé.
- Dire ce qu’on faisait toujours, sans dire quand cela a commencé ni quand cela a fini.
- Employer era, había, iba et veía sans te tromper.
Avant de lire
Presque tous les verbes de cette leçon se terminent en -aba ou en -ía. En lisant, remarque qu’aucun ne raconte un fait avec un début et une fin : ils peignent un monde au lieu de faire avancer l’histoire. C’est tout le métier du temps que tu vas rencontrer, et voici la bonne nouvelle : c’est ton imparfait, presque trait pour trait.L’histoire en espagnol facile
Una tarde, don Quijote y Sancho llegaron a unas cabañas de cabreros en el monte.
Un après-midi, don Quichotte et Sancho arrivèrent à des cabanes de chevriers dans la montagne.
Los cabreros eran pobres, pero invitaron a los dos viajeros a cenar con ellos.
Les chevriers étaient pauvres, mais ils invitèrent les deux voyageurs à souper avec eux.
Había carne de cabra, queso duro y bellotas. Todos comían sentados en el suelo.
Il y avait de la viande de chèvre, du fromage dur et des glands. Tous mangeaient assis par terre.
Don Quijote cogió un puñado de bellotas. Las miró un rato largo y empezó a hablar.
Don Quichotte prit une poignée de glands. Il les regarda un long moment et se mit à parler.
«En la Edad de Oro los hombres no conocían dos palabras: tuyo y mío», dijo.
« À l’Âge d’or, les hommes ne connaissaient pas deux mots : le tien et le mien », dit-il.
Entonces todo era de todos. Nadie trabajaba para comer.
Alors tout était à tous. Personne ne travaillait pour manger.
Las encinas daban fruta dulce y las fuentes daban agua fría.
Les chênes verts donnaient un fruit doux et les sources donnaient de l’eau fraîche.
No existían las leyes, porque nadie hacía daño a nadie.
Les lois n’existaient pas, parce que personne ne faisait de mal à personne.
Las muchachas andaban solas por el campo y nadie las molestaba.
Les jeunes filles marchaient seules à travers la campagne et personne ne les dérangeait.
Los cabreros escuchaban en silencio, con la boca abierta.
Les chevriers écoutaient en silence, bouche bée.
No entendían casi nada, pero les gustaba la música de aquellas palabras.
Ils n’y comprenaient presque rien, mais la musique de ces mots leur plaisait.
Sancho bebía vino y miraba el fuego. La noche era larga y tranquila.
Sancho buvait du vin et regardait le feu. La nuit était longue et tranquille.
Vocabulaire
La montagne et les chevriers
- el cabrero
- le chevrier
- la cabaña
- la cabane
- la cabra
- la chèvre
- el monte
- la montagne, la garrigue
- el fuego
- le feu
Le souper
- la bellota
- le gland
- el queso
- le fromage
- la carne
- la viande
- el vino
- le vin
- el puñado
- la poignée
Le monde ancien
- la Edad de Oro
- l’Âge d’or
- la encina
- le chêne vert
- la fuente
- la source
- la ley
- la loi
- molestar
- déranger
L’imparfait : le monde tel qu’il était
Los cabreros eran pobres.
Todos comían sentados en el suelo.
Las fuentes daban agua fría.
Non, et c’est précisément le point. L’imparfait espagnol ne dit jamais où sont les bords d’un fait. Il décrit, il répète, il peint le fond.
Voici maintenant la meilleure nouvelle de tout le niveau A2 : ce temps est le calque du tien. Même valeur, même emploi, presque toujours le même choix. Là où tu écrirais ils étaient pauvres, ils mangeaient, les sources donnaient, l’espagnol écrit eran pobres, comían, las fuentes daban. Ne l’étudie pas deux fois : apprends les formes et fie-toi à ton oreille.
Les terminaisons sont les plus propres de la langue. Deux séries, aucune exception :
| -ar (andar, marcher) | -er / -ir (comer, vivir) | |
|---|---|---|
| yo | andaba | comía / vivía |
| tú | andabas | comías |
| él / ella / usted | andaba | comía |
| nosotros | andábamos | comíamos |
| vosotros | andabais | comíais |
| ellos / ellas | andaban | comían |
Deux détails. La forme de yo et celle de él sont identiques, comme ton je chantais et ton il chantait à l’oreille : le pronom sujet revient donc souvent pour les séparer. Et toutes les formes en -er et en -ir portent un accent écrit sur le í. Il n’est pas décoratif : c’est lui qui empêche de lire comia.
Les trois seuls verbes irréguliers
| ser | ir | ver |
|---|---|---|
| era | iba | veía |
| eras | ibas | veías |
| era | iba | veía |
| éramos | íbamos | veíamos |
| erais | ibais | veíais |
| eran | iban | veían |
Trois verbes, et tu tiens le temps entier. Compare avec le passé simple des leçons 21 et 22, qui est un musée d’exceptions.
À quoi sert ce temps
| emploi | dans le texte | en français |
|---|---|---|
| décrire | Los cabreros eran pobres. | Les chevriers étaient pauvres. |
| habitude | Todos comían sentados en el suelo. | Tous mangeaient assis par terre. |
| fond de scène | Sancho bebía vino y miraba el fuego. | Sancho buvait du vin et regardait le feu. |
| âge, heure, temps qu’il fait | La noche era larga. | La nuit était longue. |
Relis le discours avec cela en main. No conocían, todo era, nadie trabajaba, las encinas daban, no existían, nadie molestaba. Six verbes, un seul temps, et tout un monde perdu. Don Quichotte ne raconte pas aux chevriers ce qui est arrivé : il leur dit comment les choses étaient, pour toujours, jusqu’au jour où elles ont cessé de l’être.
Une forme mérite sa ligne. Hay devient había au passé, et había ne se met jamais au pluriel : había un cabrero comme había veinte cabreros. Ton « il y avait » fonctionne exactement pareil.
L’Âge d’or et les glands
L’Âge d’or n’est pas une invention de don Quichotte, et les lecteurs de Cervantes le savaient. Le mythe vient d’Hésiode et d’Ovide : un premier âge du monde sans propriété, sans lois et sans travail, où la terre nourrissait tout le monde d’elle-même. Tout lecteur cultivé de 1605 reconnaissait le discours dès la première ligne, comme un lecteur d’aujourd’hui reconnaît l’ouverture d’un conte de fées.
La plaisanterie, c’est l’auditoire. Ce morceau de bravoure de la rhétorique de la Renaissance, fait pour un palais ou pour une page imprimée, est débité à des hommes qui ne savent pas lire, à la lumière du feu, en paiement d’un souper de viande de chèvre. Et les glands qu’il tient dans la main ne sont pas un symbole pour eux. Les glands étaient une vraie nourriture en Castille dans une mauvaise année, ce qu’on mangeait quand le blé manquait, et ces hommes-là en avaient mangé pour cette raison.
La scène travaille donc dans les deux sens à la fois, ce que Cervantes fait mieux que personne. Le discours est réellement beau. Il est aussi parfaitement inutile à ceux qui l’écoutent. Ils n’y comprennent presque rien et ils le laissent finir quand même, parce qu’il est leur hôte et parce que le son est agréable. Cette politesse d’hommes très pauvres est la chose la plus discrète du chapitre, et la plus espagnole.
Cervantes dans le texte · «Dichosa edad y siglos dichosos aquellos a quien los…»
Dichosa edad y siglos dichosos aquellos a quien los antiguos pusieron nombre de dorados
Happy age and happy centuries, those to which the ancients gave the name of golden
C’est la première ligne du discours. Ensuite, tout court à l’imparfait, exactement le temps de cette leçon. Deux exemples de l’original : ignoraban estas dos palabras de tuyo y mío, et todo era paz entonces, todo amistad, todo concordia. Remarque a quien là où l’espagnol d’aujourd’hui écrirait a los que, et dorados plutôt que de oro.