Niveau A2 · Leçon 22

L’écuyer biscayen

Don Quichotte attaque un carrosse sur la route de Tolède et se bat contre un écuyer biscayen. À la fin, Cervantes affirme que le livre a été écrit par quelqu’un d’autre.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte en armure à cheval, la lance levée, entouré d’une foule de villageois et de femmes dans la cour d’une auberge.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Cinq des verbes les plus fréquents de l’espagnol refusent les terminaisons de la leçon précédente : ils changent de radical et prennent une série à eux. Impossible de les contourner. Cherche-les dans le texte : fue, fueron, tuvo, estuvo, hizo. Remarque qu’aucun ne porte d’accent écrit. Et remarque aussi que l’espagnol les emploie ici pour raconter, là où tu dirais spontanément il a été ou il a eu.

L’histoire en espagnol facile

Dos días después de los molinos, los dos amigos fueron por un camino de Toledo.

Deux jours après les moulins, les deux amis prirent une route de Tolède.

Por allí pasó un coche grande con una señora dentro.

Un grand carrosse passa par là, avec une dame à l’intérieur.

Detrás fueron dos frailes en mulas altas.

Derrière lui allaient deux moines sur de hautes mules.

Para don Quijote aquello fue clarísimo: los frailes robaron a una princesa.

Pour don Quichotte, ce fut parfaitement clair : les moines avaient enlevé une princesse.

El caballero atacó y los dos frailes tuvieron mucho miedo.

Le chevalier attaqua et les deux moines eurent très peur.

Escaparon corriendo por el campo y no volvieron nunca.

Ils s’enfuirent en courant à travers champs et ne revinrent jamais.

Entonces apareció el escudero de la señora, un hombre vizcaíno.

Alors apparut l’écuyer de la dame, un Biscayen.

Aquel hombre tuvo muy mal genio y habló un español extraño.

Cet homme eut très mauvais caractère et parla un espagnol étrange.

En un segundo estuvo listo para pelear.

En une seconde il fut prêt à se battre.

El vizcaíno se hizo un escudo con una almohada del coche.

Le Biscayen se fit un bouclier avec un coussin du carrosse.

Los dos levantaron las espadas y fueron el uno contra el otro.

Tous deux levèrent leurs épées et allèrent l’un contre l’autre.

Don Quijote ganó la pelea y le cortó media oreja.

Don Quichotte gagna le combat et lui coupa la moitié de l’oreille.

La señora estuvo pálida de miedo dentro del coche.

La dame fut pâle de peur à l’intérieur du carrosse.

Aquí Cervantes hizo una broma muy rara con el lector.

À cet endroit, Cervantes fit au lecteur une plaisanterie très étrange.

Contó que encontró el resto de la historia en Toledo, en un cuaderno árabe.

Il raconta qu’il avait trouvé le reste de l’histoire à Tolède, dans un cahier arabe.

El autor de ese cuaderno fue Cide Hamete Benengeli, historiador arábigo.

L’auteur de ce cahier fut Cide Hamete Benengeli, historien arabe.

Vocabulaire

Sur la route

el coche
le carrosse, la voiture à chevaux
el fraile
le moine
la mula
la mule
el escudero
l’écuyer
la señora
la dame

Le combat

la espada
l’épée
el escudo
le bouclier
la almohada
l’oreiller, le coussin
la oreja
l’oreille
pelear
se battre

Comment était chacun

tener miedo
avoir peur
el mal genio
le mauvais caractère
pálido / pálida
pâle
listo / lista
prêt / prête
extraño / extraña
étrange, bizarre

Le livre dans le livre

el cuaderno
le cahier
el autor
l’auteur
el historiador
l’historien
árabe
arabe
la broma
la plaisanterie

Passé simple irrégulier : ser, ir, estar, tener, hacer

Los dos amigos fueron por un camino de Toledo.

Los frailes tuvieron mucho miedo.

El vizcaíno se hizo un escudo con una almohada.

Ces cinq verbes font deux choses à la fois : ils changent de radical et ils remplacent les terminaisons régulières par une série qui n’appartient qu’à eux. Rien de dépaysant pour toi : en français aussi, être, aller et faire sont précisément les verbes qui explosent au passé simple, je fus, j’allai, je fis. Et une bonne nouvelle : qui sait estar sait déjà tener, et ce moule couvre une douzaine d’autres verbes que tu rencontreras plus tard.

ser / irestartenerhacer
yofuiestuvetuvehice
fuisteestuvistetuvistehiciste
él, ella, ustedfueestuvotuvohizo
nosotrosfuimosestuvimostuvimoshicimos
vosotrosfuisteisestuvisteistuvisteishicisteis
ellos, ellas, ustedesfueronestuvierontuvieronhicieron

Quatre points qui font gagner du temps

Ser et ir sont le même mot à ce temps. Pas semblables : identiques. Fue mi maestro, il fut mon maître ; fue a Toledo, il alla à Tolède. L’espagnol vit avec cela depuis mille ans et personne ne s’y trompe, parce qu’une destination derrière le verbe signale ir et une description signale ser.

Aucun accent, nulle part. À la leçon précédente, l’accent était obligatoire sur hablé et habló. Ici, c’est son absence qui est obligatoire : fui, tuve, estuvo, hizo. Écrire fuí ou tuvó est une faute d’orthographe, et elle se voit de loin.

Hacer échange le c contre un z à la forme de él. Hice, mais hizo. Le son ne bouge pas ; c’est la lettre qui change pour que le son ne bouge pas devant un o.

Estar et tener partagent un squelette, estuv- et tuv-, et toute une famille suivra : poder donne pude, poner donne puse, saber donne supe, querer donne quise, venir donne vine, decir donne dije. Tous prennent ces mêmes terminaisons sans accent.

Et un cadeau : tener miedo, c’est mot pour mot avoir peur. Là où l’anglophone doit apprendre que l’espagnol dit avoir la peur, toi tu as déjà le réflexe. Tener hambre, tener sed, tener frío, tener sueño, tener razón : avoir faim, avoir soif, avoir froid, avoir sommeil, avoir raison. Lis la liste une fois et n’y reviens plus.

L’auteur qui dit qu’il n’est pas l’auteur

Le combat s’arrête en plein élan. Cervantes nous dit que sa source s’est tarie, qu’il se trouvait au marché de Tolède, qu’un garçon y vendait de vieux papiers, et que l’un d’eux se révéla être une histoire de don Quichotte écrite en arabe par Cide Hamete Benengeli. À partir de là, le livre que tu tiens est officiellement une traduction.

C’est une parodie. Tout livre de chevalerie prétendait venir d’un manuscrit ancien trouvé dans un tombeau ou rapporté de Grèce. Cervantes obéit donc à la convention, puis il l’empoisonne. Sa source inventée est un Arabe, et dans l’Espagne de 1605, trente ans avant l’expulsion des derniers Morisques, cela désigne un narrateur que le lecteur a appris à ne pas croire. Cervantes le répète sans cesse : l’homme est historien, donc scrupuleux, mais il est maure, donc il ment peut-être.

Résultat, aucune version des faits n’est jamais la dernière dans ce livre. Il y a Cide Hamete qui l’a écrit, un Morisque anonyme qui l’a traduit, et un narrateur qui corrige les deux. Quatre cents ans plus tard, la moitié de la fiction moderne se sert encore du procédé, et il commence ici, avec un écuyer biscayen figé en l’air, l’épée levée.

Cervantes dans le texte · «Historia de don Quijote de la Mancha…»

Historia de don Quijote de la Mancha, escrita por Cide Hamete Benengeli, historiador arábigo.

History of Don Quixote of La Mancha, written by Cide Hamete Benengeli, Arab historian.

C’est le titre que Cervantes prétend avoir lu sur le cahier acheté au marché de Tolède. Il fait mine de n’être pas l’auteur mais le lecteur d’un livre arabe, exactement ce que prétendait chaque livre de chevalerie. Le mot arábigo est la forme ancienne de árabe.