C2 · Deuxième partie, chapitre 4
Qui a volé l’âne ? Les erreurs du livre
La première partie contient une bévue célèbre : l’âne de Sancho disparaît, et quelques chapitres plus loin Sancho est de nouveau monté dessus. Les lecteurs l’ont remarqué, et dans la deuxième partie ce sont les personnages eux-mêmes qui discutent de l’erreur. Cette unité porte sur le vocabulaire de l’erreur et de la faute, et sur un auteur qui confie sa propre bévue à ses personnages.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 4. Sans adaptation.
Amaneció —prosiguió Sancho—, y, apenas me hube estremecido, cuando, faltando las estacas, di conmigo en el suelo una gran caída; miré por el jumento, y no le vi; acudiéronme lágrimas a los ojos, y hice una lamentación, que si no la puso el autor de nuestra historia, puede hacer cuenta que no puso cosa buena. Al cabo de no sé cuántos días, viniendo con la señora princesa Micomicona, conocí mi asno, y que venía sobre él en hábito de gitano aquel Ginés de Pasamonte, aquel embustero y grandísimo maleador que quitamos mi señor y yo de la cadena. — No está en eso el yerro —replicó Sansón—, sino en que, antes de haber parecido el jumento, dice el autor que iba a caballo Sancho en el mesmo rucio. — A eso —dijo Sancho—, no sé qué responder, sino que el historiador se engañó, o ya sería descuido del impresor.
Le jour se leva, poursuivit Sancho, et à peine eus-je remué que, les piquets manquant, je tombai par terre de tout mon long. Je cherchai mon âne et ne le vis pas. Les larmes me vinrent aux yeux, et je fis une lamentation telle que si l’auteur de notre histoire ne l’a pas mise, il peut compter qu’il n’a rien mis de bon. Au bout de je ne sais combien de jours, en venant avec madame la princesse Micomicona, je reconnus mon âne, et dessus, habillé en bohémien, venait ce Ginès de Passamont, ce menteur et grand scélérat que mon maître et moi avions ôté de la chaîne. Ce n’est pas là qu’est l’erreur, répliqua Sansón, mais en ce qu’avant que l’âne ait reparu, l’auteur dit que Sancho allait monté sur ce même grison. À cela, dit Sancho, je ne sais que répondre, sinon que l’historien s’est trompé, ou alors ce sera une négligence de l’imprimeur.
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
Amaneció, siguió Sancho, y en cuanto me moví, como faltaban las estacas, me di un buen golpe contra el suelo. Busqué al burro y no lo vi. Se me saltaron las lágrimas, e hice un lamento que, si no lo puso el autor de nuestra historia, ya puede dar por hecho que no puso nada bueno. Al cabo de no sé cuántos días, yendo con la señora princesa Micomicona, reconocí a mi asno, y encima venía, vestido de gitano, aquel Ginés de Pasamonte, aquel embustero y gran malhechor que mi señor y yo soltamos de la cadena. No está ahí el error, replicó Sansón, sino en que, antes de que apareciera el burro, dice el autor que Sancho iba montado en el mismo rucio. A eso, dijo Sancho, no sé qué responder, salvo que el historiador se equivocó, o sería un descuido del impresor.
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| apenas me hube estremecido, cuando | en cuanto me moví | Le passé antérieur, hube plus participe, après apenas. Il ne survit que dans l’écrit soigné. Ton français a exactement le même, à peine eus-je. |
| di conmigo en el suelo | me caí al suelo | Dar consigo en, se retrouver quelque part d’un seul coup. |
| acudiéronme lágrimas a los ojos | se me saltaron las lágrimas | Acudir pour les larmes qui viennent, avec le pronom collé. |
| puede hacer cuenta que | ya puede dar por hecho que | Encore hacer cuenta, compter, estimer. |
| maleador | malhechor | Un mot pour dire scélérat qui n’a pas survécu. |
| yerro | error | Le mot ancien pour erreur, de errar. Toujours employé dans la langue soutenue. |
| antes de haber parecido el jumento | antes de que apareciera el burro | Une proposition infinitive avec son propre sujet placé après. Et parecer au sens de réapparaître, comme dans aparecer. |
| rucio | burro gris | Rucio veut dire gris. C’est ainsi que tout le monde appelle l’âne de Sancho. |
| o ya sería | o sería | Le conditionnel pour une supposition sur le passé. Toujours normal. |
| descuido del impresor | lo mismo hoy | L’imprimeur comme bouc émissaire. Les auteurs accusent encore l’imprimerie. |
La syntaxe
Sancho raconte sa version par une suite de passés simples, amaneció, di conmigo, miré, acudiéronme, conocí, qui est la façon dont l’espagnol raconte une série d’événements achevés. Sansón répond par une correction bâtie sur no ... sino : l’erreur n’est pas ceci mais cela. L’excuse de Sancho emploie ensuite le conditionnel de conjecture, sería descuido, une forme que l’espagnol emploie encore pour deviner le passé sans s’engager.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
L’erreur est réelle. Dans la première édition de 1605, l’âne disparaît sans que le vol soit jamais raconté, et quelques chapitres plus loin Sancho est de nouveau dessus. La deuxième édition a rapiécé le texte en ajoutant le vol, et pas très bien. Les lecteurs en ont ri, et Cervantès répond en mettant les critiques dans le roman. Sansón relève la bévue, Sancho explique ce qui s’est vraiment passé, puis accuse l’historien ou l’imprimeur, c’est-à-dire Cide Hamete ou l’homme qui a composé les caractères. L’auteur lui-même est la seule personne que personne n’accuse.
Là où le cours t’y prépare
- Es raro que et le subjonctifLeçon 58Les erreurs du livre
