C2 · Deuxième partie, chapitre 3

Les enfants le feuillettent : le roman lit ses propres critiques

Au début de la deuxième partie, don Quichotte apprend qu’un livre sur lui a été publié, et le bachelier Sansón Carrasco lui raconte comment il a été reçu. C’est la première fois qu’un personnage de roman entend ses propres critiques. La grammaire est une suite de séries équilibrées, le genre d’éloge qui est fait pour être retenu.

Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit

Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 3. Sans adaptation.

Eso no —respondió Sansón—, porque es tan clara, que no hay cosa que dificultar en ella: los niños la manosean, los mozos la leen, los hombres la entienden y los viejos la celebran; y, finalmente, es tan trillada y tan leída y tan sabida de todo género de gentes, que, apenas han visto algún rocín flaco, cuando dicen: "allí va Rocinante". Y los que más se han dado a su letura son los pajes: no hay antecámara de señor donde no se halle un Don Quijote: unos le toman si otros le dejan; éstos le embisten y aquéllos le piden.

Ça non, répondit Sansón, car elle est si claire qu’il n’y a rien de difficile en elle : les enfants la feuillettent, les jeunes gens la lisent, les hommes la comprennent et les vieillards la célèbrent. Bref, elle est si rebattue, si lue et si connue de toutes sortes de gens qu’à peine ont-ils vu quelque rosse maigre qu’ils disent : voilà Rossinante. Et ceux qui se sont le plus adonnés à sa lecture, ce sont les pages : il n’y a pas d’antichambre de grand seigneur où l’on ne trouve un Don Quichotte. Les uns le prennent quand les autres le laissent, ceux-ci se jettent dessus et ceux-là le réclament.

La même chose en espagnol d’aujourd’hui

Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.

Eso no, respondió Sansón, porque es tan clara que no hay nada difícil en ella: los niños la hojean, los jóvenes la leen, los adultos la entienden y los viejos la celebran. En fin, está tan manoseada, tan leída y tan sabida por toda clase de gente que, en cuanto ven un caballo flaco, dicen: ahí va Rocinante. Y los que más se han aficionado a leerla son los pajes: no hay antesala de gran señor donde no haya un Quijote. Unos lo cogen cuando otros lo dejan, estos se lanzan sobre él y aquellos lo piden.

Ce qui a changé, forme par forme

Dans le texteAujourd’huiPourquoi ça compte
Eso noeso noSansón répond à don Quichotte, qui vient de dire que le livre aura besoin d’un commentaire pour être compris.
dificultarencontrar difícilDificultar avec un complément direct, au sens de trouver difficile. Aujourd’hui il veut dire rendre difficile.
manoseanhojean, manoseanManier, tripoter. Les enfants ne le lisent pas, ils le manipulent.
mozosjóvenesMozo pour un jeune homme. Toujours employé, et à certains endroits il désigne un serveur.
trilladamanoseada, muy conocidaTrillar, c’est battre le grain. Un livre bien battu, et un camino trillado est encore un chemin rebattu.
apenas ... cuandoen cuantoApenas et cuando en paire, pour à peine ... que. Ton français fait exactement la même chose.
se han dado a su leturase han aficionado a leerlaDarse a algo, s’adonner à quelque chose. Et letura pour lectura.
un Don Quijoteun QuijoteLe titre employé comme nom commun pour un exemplaire du livre. Les Espagnols disent encore un Quijote.
unos le toman si otros le dejanunos lo cogen cuando otros lo dejanSi au sens de quand, et le pour le livre.
éstos ... aquéllosestos ... aquellosLes deux démonstratifs employés en paire, ceux-ci et ceux-là.

La syntaxe

La première série est celle dont les Espagnols se souviennent : los niños la manosean, los mozos la leen, los hombres la entienden y los viejos la celebran. Quatre âges de la vie, quatre verbes, chaque proposition construite exactement comme la précédente, avec y devant la dernière. Puis une deuxième série en tan, tan trillada y tan leída y tan sabida, et une troisième en paires de démonstratifs, unos ... otros, éstos ... aquéllos. Sansón fait étalage de ses études. L’éloge est de la rhétorique, et il est fait pour sonner comme tel.

Ce qu’entend un lecteur espagnol

Deux plaisanteries s’empilent ici. La première, c’est que le personnage apprend l’existence de son propre livre, dans le second volume de ce livre, et veut savoir s’il est exact. La seconde, c’est que l’éloge est exactement vrai : en 1615 la première partie était vraiment un succès, réimprimée et traduite, et Rossinante était vraiment devenu un mot pour dire un cheval maigre. Cervantès laisse un étudiant fictif rapporter le vrai succès du vrai livre, et à partir de là la fiction et le monde ne se laissent plus séparer.

Là où le cours t’y prépare