C1 · Première partie, chapitre 37
Les armes et les lettres : don Quichotte plaide à table
Lors d’un dîner à l’auberge, don Quichotte se lève et prononce un morceau d’éloquence sur la question de savoir qui, du soldat ou du lettré, mérite le plus d’honneur. On débattait de cette question dans toutes les écoles de la Renaissance, et il la plaide en rhéteur formé. Cette unité porte sur la mécanique du débat soutenu en espagnol : les como si empilés, le subjonctif du défi, et la période qui réfute l’objection avant qu’on la fasse.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Première partie, chapitre 37. Sans adaptation.
Quítenseme delante los que dijeren que las letras hacen ventaja a las armas, que les diré, y sean quien se fueren, que no saben lo que dicen. Porque la razón que los tales suelen decir, y a lo que ellos más se atienen, es que los trabajos del espíritu exceden a los del cuerpo, y que las armas sólo con el cuerpo se ejercitan, como si fuese su ejercicio oficio de ganapanes, para el cual no es menester más de buenas fuerzas; o como si en esto que llamamos armas los que las profesamos no se encerrasen los actos de la fortaleza, los cuales piden para ejecutallos mucho entendimiento; o como si no trabajase el ánimo del guerrero que tiene a su cargo un ejército, o la defensa de una ciudad sitiada, así con el espíritu como con el cuerpo.
Qu’ils s’ôtent de devant moi, ceux qui diraient que les lettres l’emportent sur les armes, car je leur dirai, quels qu’ils soient, qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent. Car la raison que ces gens-là donnent d’ordinaire, et celle à laquelle ils s’en tiennent le plus, c’est que les travaux de l’esprit dépassent ceux du corps, et que les armes ne s’exercent qu’avec le corps, comme si leur exercice était un métier de portefaix, pour lequel il ne faut rien de plus que de bonnes forces. Ou comme si, dans ce que nous appelons les armes, nous qui en faisons profession n’y mettions pas les actes de courage, qui demandent beaucoup d’entendement pour être accomplis. Ou comme si l’âme du guerrier qui a une armée à sa charge, ou la défense d’une ville assiégée, ne travaillait pas avec l’esprit autant qu’avec le corps.
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
Que se aparten de mi vista los que digan que las letras son superiores a las armas, que les diré, sean quienes sean, que no saben lo que dicen. Porque la razón que suelen dar, y a la que más se aferran, es que los trabajos del espíritu superan a los del cuerpo, y que las armas solo se ejercitan con el cuerpo, como si fueran un oficio de mozos de cuerda, para el que no hace falta más que fuerza. O como si en lo que llamamos armas no entraran, para los que nos dedicamos a ellas, los actos de valor, que piden mucha inteligencia para llevarlos a cabo. O como si no trabajara con la mente, además de con el cuerpo, el guerrero que tiene a su cargo un ejército o la defensa de una ciudad sitiada.
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| Quítenseme delante | que se aparten de mi vista | Un ordre à la troisième personne avec deux pronoms, se et me, tous deux collés au verbe. Ôtez-vous de mon chemin. |
| los que dijeren | los que digan | Futur du subjonctif dans une relative sur quiconque pourrait le dire. Aujourd’hui le présent du subjonctif. |
| hacen ventaja a | son superiores a | Hacer ventaja, avoir l’avantage sur. Se comprend encore. |
| sean quien se fueren | sean quienes sean | Quien pour un pluriel, et un subjonctif redoublé à la forme du futur : quels qu’ils se révèlent être. |
| los tales | esos | Tal avec un article, pour les gens dont on vient de parler. La langue juridique l’emploie encore. |
| ganapanes | mozos de cuerda | Des hommes qui gagnaient leur pain en portant des charges. Aujourd’hui une insulte pour un rustre. |
| no es menester más de | no hace falta más que | Menester, besoin. Et más de là où aujourd’hui il faut más que. |
| ejecutallos | ejecutarlos | Le r de l’infinitif assimilé au l du pronom. On le trouve dans tout le livre. |
| así con el espíritu como con el cuerpo | tanto con la mente como con el cuerpo | Así ... como pour autant ... que. Aujourd’hui tanto ... como. |
La syntaxe
Le paragraphe réfute ses adversaires avant qu’ils aient parlé. Il énonce leur argument une fois, los trabajos del espíritu exceden a los del cuerpo, puis l’abat trois fois avec le même cadre, como si, suivi chaque fois d’un imparfait du subjonctif : como si fuese, como si no se encerrasen, como si no trabajase. La répétition, c’est l’effet rhétorique. Au troisième como si, l’auditeur connaît déjà la forme de la réponse.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
Tout le monde à table convient que ce n’est pas le discours d’un fou. Il est sensé, bien construit et savant, et pendant quelques pages don Quichotte est l’homme le plus éloquent du livre. Cervantès avait été soldat, avait perdu l’usage de la main gauche à Lépante et passé cinq ans captif à Alger, et au chapitre suivant le discours décrit la pauvreté du soldat avec une précision qu’aucun livre de chevalerie n’a jamais eue. Pour une fois, le fou parle de quelque chose que l’auteur a connu de première main.
Là où le cours t’y prépare
- Les marqueurs du discours et le registre formelLeçon 49Les armes et les lettres
