Niveau B1 · Leçon 63

Le chariot des comédiens

Un chariot plein de démons, d’anges et d’empereurs apparaît sur la route. Ce sont des acteurs qui rentrent d’une représentation, et il y a quand même une bagarre.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte en armure à cheval, la lance levée, entouré d’une foule de villageois et de femmes dans la cour d’une auberge.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Sancho passe la leçon à crier, et l’exclamation espagnole a un squelette fixe qu’on copie sans peine une fois qu’on l’a vu. Repère chaque tournure qui commence par ¡qué…! et regarde ce qui suit : tantôt un nom, tantôt un adjectif, et parfois un nom et un adjectif reliés par un petit mot que tu n’attendais pas et que ta langue n’a pas. C’est ce petit mot qui fait toute la leçon. Guette aussi les vieux jurons prêtés à Dieu et à sa propre vie : tu as les mêmes, adoucis de la même façon.

L’histoire en espagnol facile

Iban don Quijote y Sancho por el camino cuando vieron venir un carro extraño.

Don Quichotte et Sancho allaient sur la route quand ils virent arriver un chariot étrange.

Estaba cargado con las figuras más raras que se pueden imaginar.

Il était chargé des figures les plus bizarres qu’on puisse imaginer.

Lo conducía un demonio con cuernos, que llevaba las riendas de las mulas.

Il était conduit par un démon à cornes, qui tenait les rênes des mules.

«¡Válgame Dios!», gritó Sancho, y se agarró al cuello de su rucio.

« Dieu me protège ! », cria Sancho, en s’accrochant au cou de son âne gris.

«¡Qué cara tiene ese hombre y qué cuernos más grandes lleva en la frente!»

« Quelle tête a cet homme, et quelles cornes énormes il porte au front ! »

Dentro del carro iba la Muerte con cara humana y ojos tranquilos.

Dans le chariot allait la Mort, avec un visage humain et des yeux tranquilles.

La acompañaban un ángel con alas grandes y un emperador con corona de oro.

L’accompagnaient un ange aux grandes ailes et un empereur à couronne d’or.

También había un caballero armado y una reina con vestido de papel.

Il y avait aussi un chevalier en armes et une reine en robe de papier.

Don Quijote se puso delante con la lanza y preguntó quiénes eran.

Don Quichotte se planta devant avec sa lance et demanda qui ils étaient.

El demonio paró las mulas y contestó con toda la naturalidad del mundo.

Le démon arrêta les mules et répondit avec le plus grand naturel du monde.

«Somos comediantes de la compañía de Angulo el Malo, para servirle».

« Nous sommes des comédiens de la troupe d’Angulo el Malo, pour vous servir. »

«Esta mañana hemos representado el auto de las Cortes de la Muerte».

« Ce matin nous avons joué l’auto des Cortes de la Muerte. »

«Y esta tarde lo representamos otra vez en el pueblo de al lado».

« Et cet après-midi nous le rejouons au village d’à côté. »

«¡Por vida mía!», dijo el caballero bajando la lanza muy despacio.

« Sur ma vie ! », dit le chevalier en baissant sa lance très lentement.

«¡Y yo que pensaba que era una gran aventura de las mías!»

« Et moi qui croyais que c’était une grande aventure des miennes ! »

«Los trajes engañan a cualquiera que los mire desde lejos».

« Les costumes trompent quiconque les regarde de loin. »

Todo habría acabado en paz si un actor no se hubiera acercado.

Tout se serait terminé en paix si un acteur ne s’était pas approché.

Iba vestido de bufón y traía unas vejigas hinchadas colgando de un palo.

Il était habillé en bouffon et portait des vessies gonflées pendues à un bâton.

Las hizo sonar contra el suelo, muy cerca de las patas de Rocinante.

Il les fit claquer contre le sol, tout près des pattes de Rossinante.

El caballo, que era viejo pero no sordo, salió disparado por el campo.

Le cheval, qui était vieux mais pas sourd, partit comme une flèche à travers champs.

Don Quijote cayó al suelo entre las piedras y no se levantó enseguida.

Don Quichotte tomba par terre au milieu des pierres et ne se releva pas tout de suite.

«¡Qué desgracia tan grande y qué mala suerte la nuestra!», gritaba Sancho corriendo detrás.

« Quel malheur, et quelle mauvaise chance que la nôtre ! », criait Sancho en courant derrière.

Cuando el caballero quiso vengarse, la compañía entera lo esperaba en fila.

Quand le chevalier voulut se venger, toute la troupe l’attendait en rang.

Todos tenían piedras en la mano y ninguno parecía tener miedo.

Ils avaient tous des pierres à la main et aucun n’avait l’air d’avoir peur.

Don Quijote miró aquella escena y decidió que con actores no se pelea.

Don Quichotte regarda cette scène et décida qu’avec des acteurs on ne se bat pas.

Siguieron su camino, y detrás quedó la Muerte saludando desde el carro.

Ils reprirent leur chemin, et derrière eux la Mort saluait depuis le chariot.

Vocabulaire

Le théâtre

el comediante
le comédien, l’acteur
la compañía
la troupe
representar
jouer, représenter
la función
la représentation
el papel
le rôle
el traje
le costume
el escenario
la scène, les planches
el público
le public

Crier de surprise

¡qué cara!
quelle tête !
¡qué desgracia!
quel malheur !
¡qué mala suerte!
quelle malchance !
¡vaya!
tiens donc !
¡válgame Dios!
Dieu me protège !
¡por vida mía!
sur ma vie !
¡anda!
ça alors !
¡cuánto ruido!
que de bruit !

Les figures du chariot

el demonio
le démon
el cuerno
la corne
el ángel
l’ange
el ala
l’aile
el emperador
l’empereur
la corona
la couronne
el bufón
le bouffon
la vejiga
la vessie

Les exclamations avec qué

¡Qué cuernos!

¡Qué mala suerte!

¡Qué carro más raro!

L’exclamation espagnole se fabrique avec très peu de moules. Apprends les moules et tu improvises le reste toute la journée. Bonne nouvelle d’entrée : le premier est déjà le tien.

1. Le moule de base, que tu as déjà

Tout part de qué, toujours avec son accent, et il n’y a jamais d’article derrière. Exactement comme ton « quelle tête ! », qui ne supporte pas d’article non plus.

mouleespagnolchez toi
qué + nom¡Qué cara!quelle tête !
qué + adjectif¡Qué raro!que c’est bizarre !
qué + adverbe¡Qué bien!que c’est bien !
qué + nom + adjectif¡Qué mala suerte!quelle malchance !

Une seule différence de forme, et elle est petite : ton « quel » s’accorde, quelle tête, quelles cornes, alors que qué ne bouge jamais. ¡Qué cara!, ¡qué cuernos!, ¡qué piedras! : la même syllabe pour tout le monde.

Attention en revanche à l’ordre quand tu passes à la phrase entière. Chez toi c’est « qu’il est laid, ce démon ! », sujet puis verbe puis adjectif. En espagnol l’adjectif monte tout de suite derrière qué : ¡qué feo es este demonio!.

2. La forme longue avec más ou tan, et là tu n’as rien

Quand l’adjectif vient après le nom, l’espagnol glisse más ou tan entre les deux. C’est le moule que tu ne devineras jamais, parce que ta langue ne met rien du tout à cet endroit : tu dis « quel chariot bizarre » ou « quel drôle de chariot », et il n’y a rien à traduire pour ce más, qui ne compare rien.

espagnolchez toi
¡Qué carro más raro!quel drôle de chariot !
¡Qué demonio tan feo!quel démon affreux !
¡Qué compañía más valiente!quelle troupe courageuse !

Les deux sont interchangeables : más est plus fréquent en Espagne, tan dans une bonne partie de l’Amérique. Et surtout, ne cherche pas à exporter ton « drôle de » : ✗ ¡qué raro de carro! n’existe pas.

3. Cuánto et cómo

espagnolchez toinote
¡Cuánto ruido hacen!que de bruit ils font !quantité, s’accorde avec le nom
¡Cuántas piedras tienen!que de pierres ils ont !féminin pluriel
¡Cómo corre ese caballo!comme il court, ce cheval !manière, ne change jamais

La dernière ligne est un cadeau : ton « comme il court ! » est mot pour mot le ¡cómo corre! espagnol. Les deux premières demandent un réglage : ton « que de bruit » porte un de que l’espagnol ne met pas, et son cuánto s’accorde alors que ton « que de » est invariable.

4. Les cris tout faits

Ils n’ont plus de grammaire du tout et s’apprennent entiers. Plusieurs sont de vieux jurons usés par quatre siècles d’usage, et tu connais très bien le procédé : ton « parbleu » et ton « morbleu » sont « par Dieu » et « mort de Dieu » adoucis pour ne pas jurer tout haut.

espagnolchez toiregistre
¡Vaya!Tiens donc. Eh bien.courant, très fréquent
¡Anda!Ça alors.surprise de tous les jours
¡Válgame Dios!Dieu me protège.ancien, encore dit par les aînés
¡Por vida mía!Sur ma vie.archaïque, Siècle d’or

Vaya marche aussi devant un nom, exactement comme qué, et ajoute une note d’ironie : vaya aventura veut dire d’habitude que l’aventure n’était pas grand-chose. C’est ton « tu parles d’une aventure ».

Un vrai chariot de théâtre

Tout ce qui se trouve sur ce chariot est documentaire. Les troupes ambulantes se déplaçaient réellement d’un village à l’autre en costume, parce que défaire et refaire une garde-robe deux fois par jour n’en valait pas la peine, et un chariot transportant la Mort, un ange, un empereur et un démon sur une route de la Manche aurait été un spectacle ordinaire au mois de juin. La pièce qu’ils nomment, Las Cortes de la Muerte, est un véritable auto sacramental, et Angulo el Malo était un vrai directeur de troupe qui tournait en Castille. Cervantes lui laisse son surnom réel.

Il avait toutes les raisons de connaître ce monde. Avant les romans, il a écrit pour la scène, avec un succès modeste et une ambition considérable, et il n’a jamais tout à fait pardonné au théâtre de lui préférer Lope de Vega. L'auto sacramental était la plus grande forme d’art populaire de l’époque : de courtes pièces religieuses allégoriques jouées en plein air à la Fête-Dieu, sur des scènes montées sur roues, devant toute la ville, gratuitement.

C’est pourquoi cet épisode appartient au livre au lieu d’être une digression. Le roman ne cesse de demander ce qui arrive quand quelqu’un prend une représentation pour la chose même, et cela se présente ici sous la forme la plus pure. Don Quichotte voit un démon et baisse sa lance, puis il entend le mot comediantes et la relève, et son propre commentaire est la ligne la plus fine du chapitre : les costumes trompent quiconque regarde de loin. Il a raison, et il ne remarque pas qu’il est en train de se décrire lui-même, en armure.

Cervantes dans le texte · «El que guiaba las mulas y servía de carretero era…»

El que guiaba las mulas y servía de carretero era un feo demonio.

The man driving the mules and acting as carter was an ugly devil.

II, 11, et une petite leçon sur la manière dont Cervantes tend un piège. La phrase ne comporte aucune précaution. Elle ne dit pas que le charretier avait l’air d’un démon, ni qu’il était déguisé en démon. Elle affirme platement que l’homme qui menait les mules était un démon affreux, du même ton neutre que le paragraphe emploie pour les mules elles-mêmes. Le temps d’une phrase, le lecteur se tient exactement là où se tient don Quichotte, et la correction n’arrive que lorsque le démon ouvre la bouche et explique, très poliment, qu’ils sont acteurs. Le verbe servía de vaut d’être ramassé au passage : il veut dire faire office de, tenir lieu de, et c’est la façon ordinaire de dire qu’on remplit un rôle provisoirement. Ta langue a le même tour, « il servait de charretier », et il est aussi banal là-bas qu’ici. C’est justement la plaisanterie : l’homme fait office de charretier tout en étant habillé en démon et employé comme acteur.