Niveau B1 · Leçon 55
La cage sur le char
Le curé et le barbier enferment don Quichotte dans une cage de bois et le ramènent chez lui sur un char à bœufs. Lui décide qu’il est enchanté et voyage fort tranquillement.

Ce que tu sauras faire
- Raconter un fait en mettant devant ce qui arrive à quelqu’un, et non celui qui le fait.
- Former le passif avec ser et le participe, et l’accorder.
- Savoir quand l’espagnol préfère le passif avec se.
Avant de lire
Lis ce texte en cherchant qui fait les choses, et tu remarqueras qu’à un moment plus personne ne les fait. Il fut attaché. Il fut mis dans une cage. La cage fut hissée sur le char. Tout avait été préparé. C’est le passif, construit avec ser et un participe, exactement comme tu le construis avec ton « être », accord compris. Tu n’as donc rien à apprendre de la forme, et tu peux lire ce texte à toute vitesse. Garde plutôt ton attention pour deux choses : le mot qui introduit celui qui agit, et la question de savoir si un Espagnol parlerait vraiment comme cela.L’histoire en espagnol facile
El cura y el barbero llevaban semanas buscando a don Quijote por Sierra Morena.
Le curé et le barbier cherchaient don Quichotte depuis des semaines dans la Sierra Morena.
Cuando por fin lo encontraron, comprendieron que por las buenas no volvería nunca.
Quand ils l’ont enfin trouvé, ils ont compris que de bon gré il ne rentrerait jamais.
Así que prepararon un plan que nadie en el pueblo habría aprobado.
Ils ont donc monté un plan que personne au village n’aurait approuvé.
Una noche, mientras el caballero dormía en la venta, fue atado por unos hombres disfrazados.
Une nuit, pendant que le chevalier dormait à l’auberge, il fut attaché par des hommes déguisés.
Aquellos hombres no dijeron ni una sola palabra en toda la operación.
Ces hommes n’ont pas dit un seul mot pendant toute l’opération.
Después fue metido en una jaula de madera, hecha con barrotes gruesos.
Ensuite il fut mis dans une cage de bois, faite de barreaux épais.
La jaula fue subida a un carro tirado por bueyes muy lentos.
La cage fut hissée sur un char tiré par des bœufs très lents.
Todo había sido preparado con mucho cuidado y con bastante mala conciencia.
Tout avait été préparé avec beaucoup de soin et pas mal de mauvaise conscience.
Don Quijote se despertó dentro de la jaula y, cosa rara, no se asustó.
Don Quichotte s’est réveillé dans la cage et, chose étrange, n’a pas eu peur.
«Este encantamiento es obra de algún sabio enemigo», dijo con mucha calma.
« Cet enchantement est l’œuvre de quelque sage ennemi », a-t-il dit très calmement.
«Solo así se explica que yo, que nunca he sido vencido, esté aquí encerrado».
« C’est la seule explication : moi qui n’ai jamais été vaincu, me voilà enfermé ici. »
Sancho no estaba tan seguro, aunque no se atrevía a discutirlo en voz alta.
Sancho n’en était pas si sûr, même s’il n’osait pas en discuter à voix haute.
Él pensaba que los encantados no comen ni duermen ni piden ciertas cosas.
Il se disait que les gens enchantés ne mangent pas, ne dorment pas et ne demandent pas certaines choses.
Su amo comía, dormía y quería salir del carro por necesidades poco mágicas.
Son maître mangeait, dormait et voulait sortir du char pour des besoins fort peu magiques.
El carro avanzaba despacio por un camino desierto, como una barca en tierra seca.
Le char avançait lentement sur un chemin désert, comme une barque en terre sèche.
La gente que pasaba se paraba a mirar y preguntaba qué era aquello.
Les gens qui passaient s’arrêtaient pour regarder et demandaient ce que c’était.
Entonces el cura explicaba con voz seria que aquel hombre era un caballero encantado.
Alors le curé expliquait d’une voix grave que cet homme était un chevalier enchanté.
Nadie discutía, porque aquella explicación era mejor que cualquier otra.
Personne ne discutait, parce que cette explication valait mieux que n’importe quelle autre.
Todos seguían el juego, y don Quijote era mirado con el respeto de un misterio.
Tous entraient dans le jeu, et don Quichotte était regardé avec le respect qu’on doit à un mystère.
En 2 pueblos hasta le echaron monedas dentro de la jaula.
Dans 2 villages, on lui a même jeté des pièces dans la cage.
De ese modo fue devuelto a su aldea un domingo por la tarde.
C’est ainsi qu’il fut ramené à son village un dimanche après-midi.
Era la hora en que toda la gente estaba en la plaza.
C’était l’heure où tout le monde se trouvait sur la place.
El carro fue rodeado enseguida por los vecinos, que no entendían nada.
Le char fut aussitôt entouré par les voisins, qui n’y comprenaient rien.
El ama y la sobrina lo metieron en la cama sin decir palabra.
La gouvernante et la nièce l’ont mis au lit sans dire un mot.
Y allí acaba la primera parte de su historia, que fue publicada en 1605.
Et c’est là que finit la première partie de son histoire, qui fut publiée en 1605.
Vocabulaire
La cage et le char
- la jaula
- la cage
- el carro
- le char, la charrette
- el buey
- le bœuf
- la madera
- le bois
- el barrote
- le barreau
- atado
- attaché
- encerrado
- enfermé
- tirar de
- tirer
La magie et la tromperie
- el encantamiento
- l’enchantement
- encantado
- enchanté, ensorcelé
- el sabio
- le magicien
- disfrazado
- déguisé
- el misterio
- le mystère
- vencer
- vaincre
- seguir el juego
- entrer dans le jeu
- la obra
- l’œuvre, le fait
Le retour au village
- la aldea
- le village
- la plaza
- la place
- el vecino
- le voisin
- la sobrina
- la nièce
- el ama
- la gouvernante
- rodear
- entourer
- desierto
- désert
- publicar
- publier
Le passif avec ser et le participe
Fue atado por unos hombres disfrazados.
La jaula fue subida a un carro de bueyes.
Todo había sido preparado con mucho cuidado.
Voilà une leçon où la forme t’est offerte et où tout le travail porte ailleurs. L’espagnol construit son passif comme toi : l’auxiliaire ser, qui est ton « être », plus le participe, qui s’accorde avec le sujet. Ce qui change, c’est le mot qui introduit l’agent, la fréquence d’emploi, et une confusion que ta langue t’impose parce qu’elle n’a qu’un seul verbe « être ».
1. La forme, que tu as déjà
Ser au temps voulu, puis le participe, puis éventuellement por et l’agent.
| actif | passif | temps de ser |
|---|---|---|
| Unos hombres lo ataron. | Fue atado por unos hombres. | passé simple |
| Todos lo miraban. | Era mirado por todos. | imparfait |
| Lo habían preparado todo. | Todo había sido preparado. | plus-que-parfait |
| Publicarán el libro. | El libro será publicado. | futur simple |
L’accord se fait comme chez toi, en genre et en nombre avec le sujet : la jaula fue subida, la cage fut hissée. Rien à apprendre.
| sujet | passif |
|---|---|
| el carro | fue rodeado |
| la jaula | fue subida |
| los presos | fueron soltados |
| las cartas | fueron leídas |
2. L’agent : toujours por, jamais de
Ici commence ce qui est à toi. Tu disposes de deux prépositions pour l’agent, « par » et « de », et tu choisis l’une ou l’autre selon le verbe sans jamais y penser : entouré de voisins, suivi de deux hommes, aimé de tous, respecté de chacun. L’espagnol n’a que por.
| chez toi | ✗ ne dis pas | ✓ dis |
|---|---|---|
| entouré de voisins | rodeado de vecinos | rodeado por los vecinos |
| suivi de deux hommes | seguido de dos hombres | seguido por dos hombres |
| aimé de tous | amado de todos | amado por todos |
Un mot de prudence : rodeado de árboles existe en espagnol, mais ce n’est plus un passif, c’est une description, comme ton « entouré d’arbres » où personne n’entoure rien. Dès qu’il y a une action et quelqu’un qui la fait, c’est por.
3. Ce que tu dirais avec « on »
C’est la vraie affaire de la leçon. Ce passif-là est rare à l’oral espagnol, comme le tien l’est au tien. Quand personne n’est nommé, l’espagnol emploie se, et cette tournure est très exactement ton « on ».
| chez toi | en espagnol | ✗ le calque du passif |
|---|---|---|
| on parle espagnol ici | aquí se habla español | aquí es hablado español |
| on a fermé la route | se cerró la carretera | la carretera fue cerrada |
| on a hissé la cage sur le char | se subió la jaula al carro | — |
Ton « on » a une seconde traduction, aussi courante : le verbe à la troisième personne du pluriel, sans sujet. On m’a volé mon vélo se dit me robaron la bici, et personne ne se demande qui sont ces gens. Retiens la paire : ton « on » donne se ou la 3e personne du pluriel, jamais un passif. Tu es d’ailleurs mieux armé ici que le lecteur anglais, dont la langue n’a pas de « on » du tout et qui met des passifs partout.
La règle pratique tient en une ligne : si tu nommes celui qui agit, ser + por va très bien ; si tu ne nommes personne, passe à se. C’est pourquoi fue atado por unos hombres disfrazados est du bon espagnol, alors que fue atado tout seul sonnerait traduit.
4. Ser ou estar : la distinction que ta langue n’a pas
Ton « être » couvre les deux, et c’est le vrai piège de la leçon, parce que « la cage était fermée » ne dit pas chez toi si l’on parle de l’acte de fermer ou de l’état de la cage. L’espagnol tranche.
| forme | ce que cela dit | exemple |
|---|---|---|
| ser + participe | l’action, au moment où elle a lieu | La jaula fue cerrada a medianoche. |
| estar + participe | l’état qui en reste | La jaula estaba cerrada toda la noche. |
Don Quichotte dit nunca he sido vencido : jamais je n’ai été vaincu, c’est-à-dire que l’événement n’a pas eu lieu. S’il disait nunca estoy vencido, il parlerait d’un état d’âme, et ce serait beaucoup plus triste.
5. Le piège de l’accord, et il est à toi seul
Chez toi, le participe s’accorde aussi après « avoir », dès que le complément d’objet direct passe devant : la cage qu’ils avaient montée, les lettres qu’il avait lues. Cette règle-là n’existe pas en espagnol. Après haber, le participe ne bouge jamais.
| ✗ faux | ✓ juste |
|---|---|
| la jaula que habían subida | la jaula que habían subido |
| las cartas que había leídas | las cartas que había leído |
| habían preparada la jaula | habían preparado la jaula |
Tiens les deux règles côte à côte, c’est tout le contenu de la leçon pour toi : avec haber, jamais d’accord, quoi qu’il arrive ; avec ser, accord toujours. Habían subido la jaula et la jaula fue subida.
Pourquoi il accepte la cage
La question évidente que pose cet épisode est de savoir pourquoi il se laisse faire, et la réponse est que la cage cadre avec sa bibliothèque. Dans les romans de chevalerie, les chevaliers sont régulièrement emportés dans les airs par des enchanteurs, endormis et sans défense, et ils se réveillent ailleurs. Être transporté sans pouvoir agir n’est pas une humiliation dans ce monde-là : c’est un événement répertorié, avec ses règles, et il arrive aux meilleurs. Devant deux explications de sa présence dans une caisse de bois, que ses amis l’ont berné ou qu’un magicien est à l’œuvre, il choisit celle que ses livres soutiennent. Sancho, qui n’a pas lu les livres, fait observer qu’un homme enchanté n’a pas de besoins naturels, et il n’obtient rien.
La voix passive de cette leçon n’est pas un hasard de traduction. Reprends la suite des phrases : il fut attaché, il fut mis dans la cage, la cage fut hissée, tout avait été préparé, il fut ramené, le char fut entouré. Le temps de ce voyage, don Quichotte est le complément de tous les verbes de sa propre histoire. Il était parti à la leçon 5 pour être l’homme qui agit, et il rentre en étant la chose qu’on transporte. Cervantes ne commente pas cela non plus. Il cesse simplement de lui donner la place du sujet.
Et avec le char à bœufs s’achève la première partie. Elle fut publiée à Madrid au début de 1605, épuisée, piratée en quelques mois, et elle rendit son auteur célèbre sans le rendre plus riche. Dix ans passèrent avant que la seconde partie ne paraisse, et bien des choses arrivèrent entre-temps, dont la publication par un autre d’une suite apocryphe. C’est là que commence la leçon 57.
Cervantes dans le texte · «Luego tomaron la jaula en hombros aquellas visiones…»
Luego tomaron la jaula en hombros aquellas visiones, y la acomodaron en el carro de los bueyes
Then those apparitions took the cage on their shoulders and settled it on the ox cart.
Deux choses à regarder. D’abord le mot visiones. Ce sont le curé, le barbier et quelques hommes payés, drapés dans des draps, et Cervantes les appelle des apparitions sans broncher, parce que le temps de cette phrase la narration a glissé dans la tête de don Quichotte et que c’est ce qu’il voit. Le roman fait cela sans arrêt et ne l’annonce presque jamais. Ensuite l’ordre des mots. Tomaron la jaula en hombros aquellas visiones place le verbe en tête et le sujet tout à la fin, ce que l’espagnol autorise librement et ce que ta langue t’interdit : chez toi, il faudrait passer par une tournure d’insistance ou par « c’est… qui ». Cette inversion est l’antichambre du passif, car elle relègue l’agent à la place la moins visible de la phrase sans l’en retirer. Pousse d’un cran et tu obtiens la jaula fue tomada en hombros, qui est la grammaire de la leçon. Cervantes s’arrête juste avant, et l’effet est plus étrange, parce que les hommes sont encore là, encore en train de soulever, et qu’ils ont déjà cessé d’être des personnes.