Niveau B1 · Leçon 54

La bagarre générale à l’auberge

La dispute autour du bât finit à coups de poing, et la Sainte-Hermandad est dans la salle. Don Quichotte impose la paix à la voix, puis un mandat d’arrêt surgit avec son nom dessus.

Gravure de Gustave Doré : la gouvernante brûle une brassée de livres de chevalerie sur un feu de joie.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Dans cette leçon tout le monde change : d’humeur, de couleur, de camp. Chez toi, un seul verbe suffirait presque partout, « devenir ». L’espagnol en emploie quatre, et le choix n’est pas libre : il dépend de la nature du changement, pas du niveau de langue. Voilà pour la mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que trois de ces quatre emplois existent déjà tels quels dans ta langue et que tu ne t’en doutes pas encore. Repère en lisant ce que devient l’auberge à la tombée de la nuit, ce que fait l’aubergiste sur le pas de sa porte, et ce que fait le curé pendant une demi-heure. Ce sont les trois tournures que tu possèdes sans le savoir.

L’histoire en espagnol facile

La discusión sobre la albarda se puso fea muy deprisa.

La dispute autour du bât a mal tourné très vite.

El barbero repetía que era suya, Sancho decía que no, y los 2 gritaban a la vez.

Le barbier répétait qu’il était à lui, Sancho disait que non, et tous les deux criaient en même temps.

En la venta había también 3 cuadrilleros de la Santa Hermandad.

À l’auberge se trouvaient aussi trois archers de la Sainte-Hermandad.

Eran hombres armados que vigilaban los caminos y no tenían fama de pacientes.

C’étaient des hommes en armes qui faisaient la police des chemins et n’avaient pas la réputation d’être patients.

Uno de ellos se volvió loco de rabia cuando entendió que se reían de él.

L’un d’eux est devenu fou de rage en comprenant qu’on se moquait de lui.

En un momento se hizo imposible saber quién pegaba a quién.

En un instant il est devenu impossible de savoir qui frappait qui.

El barbero tiraba de la barba de Sancho, y Sancho le devolvía los golpes.

Le barbier tirait la barbe de Sancho, et Sancho lui rendait ses coups.

Don Fernando sujetaba a un cuadrillero con el pie y se reía sin querer.

Don Fernando maintenait un archer au sol avec le pied et riait malgré lui.

El ventero se puso a gritar desde la puerta que le rompían la casa entera.

L’aubergiste s’est mis à crier depuis la porte qu’on lui démolissait toute sa maison.

Alguien dio la voz de alarma, aunque allí no quedaba nadie a quien avisar.

Quelqu’un a donné l’alarme, alors qu’il ne restait plus personne à prévenir.

Un remero del cautivo salió cojo de aquella sala y no dijo una palabra.

Un rameur du captif est sorti de cette salle en boitant et n’a pas dit un mot.

Don Quijote, en medio de todo aquello, se puso muy serio de repente.

Don Quichotte, au milieu de tout cela, est devenu très grave d’un coup.

Levantó los brazos y pidió con voz de trueno que se hiciera la paz.

Il a levé les bras et réclamé d’une voix de tonnerre que la paix soit faite.

Dijo que estaban en el castillo de una princesa y que aquello era una vergüenza.

Il a dit qu’ils étaient dans le château d’une princesse et que tout cela était une honte.

Y entonces ocurrió algo muy raro, porque todos pararon a la vez.

Et alors il s’est passé une chose très étrange, car tous se sont arrêtés en même temps.

No fue por respeto, sino porque estaban cansados y les extrañó aquel tono.

Ce n’était pas par respect, mais parce qu’ils étaient fatigués et que ce ton les a surpris.

Se hizo un silencio corto en toda la sala.

Un court silence est tombé sur toute la salle.

Entonces uno de los cuadrilleros se acordó de un papel que llevaba encima.

C’est alors qu’un des archers s’est souvenu d’un papier qu’il portait sur lui.

Se puso pálido, lo sacó despacio y leyó una orden de detención en voz alta.

Il est devenu pâle, l’a sorti lentement et a lu un mandat d’arrêt à voix haute.

Era contra un hombre que había soltado a unos presos en el camino.

Il visait un homme qui avait libéré des prisonniers sur la route.

El nombre del papel era el de don Quijote.

Le nom écrit sur le papier était celui de don Quichotte.

El cura tuvo que hacerse el amable durante media hora larga.

Le curé a dû faire l’aimable pendant une bonne demi-heure.

Explicó que el caballero estaba enfermo del juicio y que no era responsable.

Il a expliqué que le chevalier avait la raison malade et n’était pas responsable.

Además le pagó al ventero todo lo roto, y lamentó cada moneda.

Il a payé en plus à l’aubergiste tout ce qui était cassé, en regrettant chaque pièce.

Cuando por fin se hizo de noche, la venta se quedó en calma.

Quand la nuit est enfin tombée, l’auberge est restée dans le calme.

Don Quijote se durmió convencido de que había impuesto la paz él solo.

Don Quichotte s’est endormi convaincu d’avoir imposé la paix à lui tout seul.

Al amanecer, ya nadie se acordaba de la albarda.

Au lever du jour, plus personne ne se souvenait du bât.

Vocabulaire

Les verbes de changement

ponerse
devenir (humeur ou couleur)
volverse
devenir (pour de bon, au fond)
hacerse
devenir (peu à peu ou par décision)
quedarse
rester, finir par être
llegar a ser
arriver à être, parvenir à
convertirse en
se transformer en
ponerse a
se mettre à
hacerse el
faire le, jouer les

La bagarre

la rabia
la rage
pegar
frapper
el golpe
le coup
sujetar
maintenir au sol
la barba
la barbe
la alarma
l’alarme
cojo
boiteux
la vergüenza
la honte

La loi et le calme

el cuadrillero
l’archer de la Sainte-Hermandad
la detención
l’arrestation
el preso
le prisonnier
soltar
libérer
la carta
la lettre, le document
la lengua
la langue
la paz
la paix
la calma
le calme

Ponerse, volverse, hacerse, quedarse

La discusión se puso fea muy deprisa.

Uno de ellos se volvió loco de rabia.

En un momento se hizo imposible saber quién pegaba a quién.

Ton « devenir » fait à lui seul presque tout ce travail. L’espagnol le répartit entre quatre verbes, et le partage ne tient ni au registre ni à la politesse : il tient à la nature du changement. La question à te poser avant d’ouvrir la bouche est donc celle-ci : humeur passagère, transformation profonde et subie, acquisition lente, ou état où l’on se retrouve une fois la chose arrivée ?

1. Les quatre

verbequel changementce qui suitdans l’histoire
ponersehumeur, couleur, état du corps ; cela passeadjectifse puso pálido
volverseprofond, subi, a l’air définitifadjectif ou un + nomse volvió loco de rabia
hacerseprogressif, ou résultat d’une décisionadjectif ou nomse hizo imposible
quedarsel’état où l’on reste après coupadjectifse quedó en calma

Deux couples font comprendre le système d’un coup. Ponerse enfermo, c’est tomber malade cette semaine ; volverse loco, c’est perdre la tête. Hacerse rico, c’est s’enrichir au fil des années, par le travail ou par chance ; quedarse pobre, c’est ce qu’il reste de toi une fois que la chose t’est arrivée.

2. Trois emplois que tu possèdes déjà

Commence par là, c’est du gagné. Ponerse a + infinitif est ton « se mettre à », pronom compris et au même endroit : el ventero se puso a gritar, l’aubergiste s’est mis à crier. Dans la même famille, ponerse furioso est ton « se mettre en colère ». Ce rapprochement vaut d’être retenu, parce qu’il installe ponerse du bon côté : celui de l’humeur qui monte et qui redescend.

Ensuite, hacerse el + adjectif, qui est ton « faire le ». Hacerse el tonto, faire l’idiot. Hacerse el sordo, faire le sourd. Hacerse el interesante, exactement le tien. Dans l’histoire, el cura tuvo que hacerse el amable : le curé n’est pas devenu aimable, il a fait l’aimable pendant une demi-heure pour que personne n’arrête son ami.

Enfin quedarse, le verbe que les étrangers n’emploient jamais et que les Espagnols emploient sans arrêt. C’est ton « rester », et il te donne l’entrée gratuite dans une manière de penser très espagnole : décrire le reste, l’état dans lequel on se retrouve.

espagnolchez toi
se quedó soloil est resté seul
se quedó sin dineroil s’est retrouvé sans argent
la venta se quedó en calmal’auberge est restée dans le calme
se quedó ciegoil est devenu aveugle

La dernière ligne marque la limite du cadeau : là où tu dis « il est devenu aveugle », l’espagnol dit se quedó ciego, parce que la cécité est ce qui reste après l’accident. Accepte que son « rester » aille un cran plus loin que le tien et tu tiendras le verbe.

3. Là où « devenir » te trahit

Ton verbe unique est traître parce qu’il tombe juste pour un des quatre, hacerse, et faux pour les trois autres. Si tu le suis les yeux fermés, tu mettras hacerse partout.

tu penses✗ ne dis pas✓ dis
il est devenu pâlese hizo pálidose puso pálido
il est devenu fouse hizo locose volvió loco
il est devenu aveuglese hizo ciegose quedó ciego
il est devenu médecinse hizo médico, et là ton devenir tombe juste

4. Ce que chacun accepte derrière lui

✗ faux✓ justepourquoi
se puso cuadrillerose hizo cuadrilleroponerse ne prend jamais de nom
se hizo pálidose puso pálidoune couleur est un état passager
se volvió médicose hizo médicoun métier est une décision
se puso loco para siemprese volvió locodéfinitif et subi

5. Deux formes de plus

formeemploiexemple
llegar a serarriver à être, au bout d’une longue montéellegó a ser gobernador
convertirse ense transformer en tout autre chosela broma se convirtió en pelea

6. Le pronom, qu’il ne faut pas laisser tomber

Ton « devenir » et ton « rester » se passent de pronom, et c’est par là que tu perdras le tien. Les quatre verbes espagnols en réclament un dès qu’ils disent un changement : me pongo, te vuelves, se hace, nos quedamos. ✗ La discusión puso fea n’est pas une phrase : il faut la discusión se puso fea. Méfie-toi au passage de quedar sans pronom, qui est un autre verbe : quedamos a las cinco veut dire qu’on se donne rendez-vous à cinq heures.

La Sainte-Hermandad entre dans le roman

La Santa Hermandad, la Sainte-Hermandad, était une police rurale payée par les villes de Castille. Sa juridiction, c’était la campagne ouverte, les chemins et les champs où les tribunaux ordinaires n’arrivaient pas, et sa réputation tenait à la rapidité plutôt qu’à la procédure : elle arrêtait, elle jugeait vite, et son châtiment de prédilection consistait à attacher un homme à un poteau et à le cribler de flèches. Les gens de la campagne la craignaient d’une manière que le roman attend de ses lecteurs sans avoir à la leur dire.

Son arrivée ici change la température du livre. Jusqu’à ce point, tout ce que fait don Quichotte a des conséquences d’ordre comique : on le roue de coups de bâton, il perd des dents, il a faim, les gens rient. Libérer les galériens, à la leçon 37, était autre chose, et Cervantes a laissé passer vingt leçons sans en souffler mot. Voilà maintenant qu’un archer fatigué, dans une auberge, se souvient d’un papier qu’il a dans sa poche, le déplie et lit un nom à voix haute. Personne dans la salle ne trouve cela drôle.

Regarde comment la scène se dénoue, car ce n’est pas la chevalerie qui la dénoue. Ce sont le curé qui parle pendant une demi-heure et de l’argent qui change de mains. La formule qu’il emploie, que le chevalier a la raison malade et n’est donc pas responsable, est une vraie défense juridique de l’époque, et elle fonctionne. Don Quichotte dort pendant la négociation et se réveille convaincu que sa propre voix a imposé la paix à l’auberge entière.

Garde cette scène en tête pour la leçon suivante. Le curé vient de découvrir que parler de don Quichotte comme d’un fou donne des résultats, et il est sur le point de bâtir un plan là-dessus.

Cervantes dans le texte · «los demás cuadrilleros, que vieron tratar mal a su…»

los demás cuadrilleros, que vieron tratar mal a su compañero, alzaron la voz pidiendo favor a la Santa Hermandad

the other constables, who saw their companion badly treated, raised their voices calling for the aid of the Holy Brotherhood.

C’est la phrase où une bagarre devient une procédure judiciaire, et il vaut la peine de voir le peu qu’il faut à Cervantes pour l’obtenir. Alzar la voz pidiendo favor a la Santa Hermandad ne décrivait pas le fait de crier fort : c’était une formule, le cri officiel par lequel un archer appelait derrière lui toute la force de l’institution, et n’importe quel lecteur de 1605 l’entendait ainsi. À l’instant où elle est prononcée, les hommes qui roulent par terre dans une auberge ne se chamaillent plus au sujet d’un bât : ils résistent à la couronne. Remarque la relative glissée au milieu, que vieron tratar mal a su compañero, qui fournit au passage la justification légale, exactement comme le ferait un rapport. Et remarque le pluriel : jusqu’ici il y avait un archer en colère et la scène était comique ; ils sont trois, et les deux autres viennent de se rappeler ce qu’ils sont. Un mot sur la langue, tant que tu y es : alzar et pedir favor te tendent des faux amis. Pedir favor n’est pas demander un service, c’est réclamer main-forte, et le favor en question est celui de la loi.