Niveau B1 · Leçon 56

Le chevalier dans son lit

Chez lui on le soigne, on ferme les volets et on ne le laisse pas toucher un livre. Tout a l’air fini, mais il n’a pas cessé de penser à repartir.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte et son cheval projetés en l’air, la tête en bas, par l’aile d’un moulin, Sancho Panza les regardant du haut de son âne.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Presque tous les verbes de cette leçon vont par deux. Seguía hablando, no dejaba de contar, volvió a empezar. Le premier verbe de chaque paire a renoncé à son sens propre : ici volver ne veut pas dire revenir quelque part, et dejar ne veut rien laisser du tout. Il est devenu une pièce de mécanique qui t’annonce si le second verbe continue, s’arrête ou recommence. Ta langue procède souvent de la même façon, et tu reconnaîtras plusieurs de ces tournures du premier coup. Surveille pourtant ce qui vient juste après le premier verbe : une préposition, un infinitif ou une forme en -ndo, et c’est exactement là que ta langue va te faire trébucher.

L’histoire en espagnol facile

Don Quijote volvió a su aldea metido en una jaula, sobre un carro de bueyes.

Don Quichotte est revenu à son village enfermé dans une cage, sur un char à bœufs.

Seguía convencido de que estaba encantado, y nadie quiso discutírselo.

Il restait convaincu d’être enchanté, et personne n’a voulu le contredire.

El ama y la sobrina lo recibieron llorando y lo metieron en la cama.

La gouvernante et la nièce l’ont reçu en pleurant et l’ont mis au lit.

No dejaron de cuidarlo durante días, con caldo caliente y las ventanas cerradas.

Elles n’ont pas cessé de le soigner pendant des jours, avec du bouillon chaud et les volets fermés.

No le dejaban tocar un libro ni oír hablar de caballeros andantes.

On ne le laissait pas toucher un livre ni entendre parler de chevaliers errants.

La sobrina escondió la llave del cuarto de los libros y no se la dio a nadie.

La nièce a caché la clé de la chambre aux livres et ne l’a donnée à personne.

Pero él seguía hablando de gigantes, de castillos y de reinos lejanos.

Mais lui continuait à parler de géants, de châteaux et de royaumes lointains.

Aunque estaba delgado y amarillo, no dejaba de contar sus aventuras.

Il avait beau être maigre et jaune, il ne cessait de raconter ses aventures.

Se las contaba a quien entrara en el cuarto, aunque fuera solo a barrer.

Il les racontait à quiconque entrait dans la chambre, ne serait-ce que pour balayer.

La sobrina le suplicaba que dejara de leer para siempre.

Sa nièce le suppliait de renoncer aux livres pour toujours.

El cura le decía que volviera a ocuparse de sus tierras, como los hidalgos tranquilos.

Le curé lui disait de se remettre à s’occuper de ses terres, comme les gentilshommes tranquilles.

El barbero, más práctico, le hablaba del precio de la lana y del trigo.

Le barbier, plus pratique, lui parlait du prix de la laine et du blé.

Don Quijote escuchaba, les daba la razón y volvía a empezar al día siguiente.

Don Quichotte écoutait, leur donnait raison et recommençait le lendemain.

El ama repetía que aquella casa seguía siendo una casa tranquila.

La gouvernante répétait que cette maison restait une maison tranquille.

Sancho, mientras tanto, había vuelto a su casa sin dinero y sin ínsula.

Sancho, pendant ce temps, était rentré chez lui sans argent et sans île.

Su mujer solo le preguntó una cosa, que era la única que le importaba.

Sa femme ne lui a posé qu’une question, la seule qui lui importait.

Quería saber qué había sacado de tantos meses de camino y de golpes.

Elle voulait savoir ce qu’il avait tiré de tant de mois de chemin et de coups.

Él respondió que lo mejor de servir a un caballero no se cuenta en monedas.

Il a répondu que le meilleur du service d’un chevalier ne se compte pas en pièces.

Y siguió comiendo tranquilamente, sin levantar los ojos del plato.

Et il a continué à manger tranquillement, sans lever les yeux de son assiette.

Durante un mes, en casa del hidalgo, nadie volvió a nombrar la caballería.

Pendant un mois, chez le gentilhomme, personne n’a plus prononcé le mot chevalerie.

El cura y el barbero dejaron de visitarlo, para no recordarle nada.

Le curé et le barbier ont cessé de lui rendre visite, pour ne rien lui rappeler.

Parecía que todo había terminado y que el enfermo iba mejorando.

Tout avait l’air fini et le malade semblait aller mieux de jour en jour.

Pero don Quijote no había dejado de pensar en salir por tercera vez.

Mais don Quichotte n’avait pas cessé de penser à repartir une troisième fois.

En cuanto pudo levantarse, empezó a hablar otra vez de Dulcinea.

Dès qu’il a pu se lever, il s’est remis à parler de Dulcinée.

Lo hacía despacio, como quien vuelve a tocar un tema prohibido.

Il le faisait lentement, comme on revient à un sujet interdit.

El cura lo escuchó una tarde entera y no dijo nada delante de él.

Le curé l’a écouté tout un après-midi et n’a rien dit devant lui.

Pero entendió perfectamente que aquello iba a volver a empezar.

Mais il a parfaitement compris que tout cela allait recommencer.

Vocabulaire

Seguir, dejar et volver

seguir + gerundio
continuer à faire
dejar de + infinitivo
cesser de faire, arrêter de faire
volver a + infinitivo
faire de nouveau, refaire
empezar a + infinitivo
commencer à faire
acabar de + infinitivo
venir de faire
ir + gerundio
faire peu à peu
llevar + gerundio
faire depuis un certain temps
ponerse a + infinitivo
se mettre à faire

Le malade à la maison

el caldo
le bouillon
cuidar
soigner
mejorar
aller mieux
delgado
maigre
amarillo
jaunâtre
la llave
la clé
barrer
balayer
prohibido
interdit

La vie tranquille du gentilhomme

ocuparse de
s’occuper de
la tierra
la terre
la lana
la laine
el trigo
le blé
el precio
le prix
suplicar
supplier
nombrar
mentionner
la caballería
la chevalerie errante

Périphrases : seguir, dejar de, volver a

Él seguía hablando de gigantes y de castillos.

No dejaba de contar sus aventuras a nadie.

Volvía a empezar al día siguiente.

Ce sont les articulations de l’espagnol parlé : un petit verbe qui renonce à son sens propre pour dire quelque chose du verbe qui suit. L’action continue-t-elle, s’arrête-t-elle, recommence-t-elle, débute-t-elle à l’instant, vient-elle de finir ? Tu construis les tiennes de la même manière, ce qui te dispense de comprendre le principe. Concentre-toi sur la charnière.

1. Les trois de la leçon

périphrasece qu’elle ditchez toidans l’histoire
seguir + gérondifcela continuecontinuer à faireseguía hablando de gigantes
dejar de + infinitifcela s’arrêtecesser de fairedejaron de visitarlo
volver a + infinitifcela recommencerefaire, faire de nouveauvolvió a empezar

Une seule des trois te trahit, et c’est la première. Ton « continuer » se fait suivre d’un infinitif, continuer à parler ; l’espagnol exige la forme en -ndo, seguir hablando, et il ne met aucune préposition devant. ✗ Seguía hablar et ✗ seguía a hablar sont les deux versions de la faute francophone.

chez toi✗ ne dis pas✓ dis
il continuait à parlerseguía a hablarseguía hablando
elle continue de liresigue de leersigue leyendo
la maison reste tranquillela casa sigue siendo tranquila

Retiens la paire en bloc : seguir avec -ndo, dejar de et volver a avec l’infinitif nu. Les deux dernières te viennent toutes seules, puisque ton « cesser de » a déjà sa préposition et son infinitif.

2. Volver a, ou ton préfixe re-

Pour la répétition, tu ne mets pas un adverbe au bout de la phrase : tu colles re- devant le verbe. Relire, redire, refaire, repartir, recommencer. L’espagnol a bien otra vez, mais son procédé habituel est volver a + infinitif, et c’est ton préfixe transformé en deux mots.

chez toien espagnol
il l’a reluvolvió a leerlo
elle ne m’a jamais réécritno volvió a escribirme
personne ne l’a plus mentionnénadie volvió a nombrarlo
il a recommencévolvió a empezar

Ne fabrique pas de verbes espagnols en re- à partir des tiens : le préfixe existe, mais il n’est pas productif comme le tien, et la plupart de tes formations n’ont pas d’équivalent. Passe systématiquement par volver a. Et note bien que ce volver n’a plus rien à voir avec le fait de revenir quelque part : volvió a su aldea, il est rentré au village ; volvió a empezar, il a recommencé. Seul le a suivi d’un infinitif te dit lequel des deux.

3. No dejar de, la double négation

No dejaba de contar sus aventuras ne dit pas qu’il ne s’est pas arrêté : cela dit qu’il ne cessait de les raconter, donc qu’il le faisait sans arrêt. C’est ton « ne pas cesser de », trait pour trait, et tu peux prendre la tournure telle quelle.

espagnolce que cela dit
No dejaba de hablar.Il ne cessait de parler.
No dejes de escribirme.Ne manque pas de m’écrire.
No deja de ser raro.Cela n’en reste pas moins étrange.

Attention en revanche à dejar sans de, qui est un tout autre verbe : c’est ton « laisser ». No le dejaban tocar un libro, on ne le laissait pas toucher un livre. Là où tu changes de verbe, cesser ou laisser, l’espagnol garde le même et ne change que la préposition. C’est un mot de deux lettres qui porte toute la différence.

espagnolchez toi
dejó de leeril a cessé de lire
le dejó leeril l’a laissé lire

4. Quatre autres, dont un faux ami de construction

périphrasesensexemple
empezar a + infinitifl’action démarreEmpezó a hablar de Dulcinea.
acabar de + infinitifc’est arrivé à l’instantAcaba de llegar de Salamanca.
ir + gérondifpeu à peuEl enfermo iba mejorando.
llevar + gérondifdepuis combien de tempsLlevaba un mes durmiendo mal.

La deuxième ligne mérite un arrêt, parce qu’elle est le piège le plus coûteux de la leçon pour toi. Ton « venir de » dit exactement la même chose et se construit exactement pareil, préposition et infinitif compris. Le sens est identique, la structure est identique, et le verbe ne l’est pas : l’espagnol dit acabar de, terminer de. ✗ Viene de llegar est le calque francophone par excellence, et il est incompréhensible, puisque venir de en espagnol ne dit que la provenance : viene de Salamanca, il arrive de Salamanque. Grave-toi la correspondance : ton « il vient de partir » donne acaba de irse.

La troisième, ir + gérondif, est un cadeau déguisé. Tu as la même chose, mais elle est en train de mourir chez toi : « aller en s’améliorant », « aller croissant » sentent le vieux livre. En espagnol, iba mejorando est de tous les jours et dit très précisément une progression lente. Tu reconnais la forme, il te reste à oser l’employer.

La quatrième, llevar + gérondif, n’a pas d’équivalent direct. Ton « depuis » te donne pourtant deux tournures qui marchent : duermo mal desde hace un mes et hace un mes que duermo mal. Toutes deux sont correctes, et le présent y est bien un présent, comme chez toi. Ajoute llevo un mes durmiendo mal, qui est la plus espagnole des trois, et tu auras l’air d’être resté longtemps là-bas. Le lecteur anglais, lui, se bat des années avec ce point, parce que sa langue emploie un temps composé, et il écrit ✗ he estado durmiendo mal por un mes ; c’est sa difficulté, pas la tienne.

Dix ans de silence et une seconde partie

La première partie de Don Quichotte parut en 1605 et fit un triomphe. La seconde n’arriva qu’en 1615, quand Cervantes avait soixante-huit ans et qu’il lui restait un an à vivre. Cette leçon se tient très exactement sur la couture. La dernière chose que nous avons vue, c’est le char à bœufs entrant au village à la fin de la première partie, et la première chose que fait la seconde, c’est de nous installer dans la chambre du malade un mois plus tard, avec le curé et le barbier qui décident de se tenir à l’écart quelque temps pour ne rien réveiller.

Ce que Cervantes fait dans ce chapitre d’ouverture est d’une cruauté tranquille. Les deux amis finissent par venir, et ils trouvent un don Quichotte qui parle intelligemment de politique, de gouvernement, des affaires du royaume, si raisonnablement qu’ils commencent à le croire guéri. Puis la conversation glisse vers les chevaliers errants, et en quelques phrases le voilà qui défend avec une conviction entière l’existence historique d’Amadis de Gaule. Rien n’a été réparé. Le mois de bouillon et de volets fermés a acheté un mois.

Remarque combien cette leçon est bâtie sur des verbes qui disent continuer, s’arrêter et recommencer, et combien peu ils se fixent. Il continue à parler, ils cessent de venir, il recommence, tout cela va recommencer. Ce n’est pas une coquetterie de l’auteur du cours : c’est le sujet même du chapitre. La seconde partie est un livre sur un homme qui ne peut pas s’arrêter, écrit par un vieil homme à qui le temps manquait pour le finir.

Une autre chose attendait pendant ces dix ans, et elle comptera dans deux leçons. Quelqu’un d’autre avait remarqué à quel point la première partie s’était bien vendue.

Cervantes dans le texte · «el cura y el barbero se estuvieron casi un mes sin…»

el cura y el barbero se estuvieron casi un mes sin verle, por no renovarle y traerle a la memoria las cosas pasadas

the priest and the barber were nearly a month without seeing him, so as not to reopen things and bring the past back to his mind.

Ce sont presque les premiers mots de la seconde partie, écrits dix ans après la première, et ils font quelque chose de très délibéré. Cervantes ne recommence pas par une aventure : il recommence par deux hommes qui décident de ne pas venir. La tournure estarse un mes sin verle est une cousine proche du dejar de visitarlo de cette leçon ; les deux disent qu’une chose a cessé, mais estarse sin ajoute l’idée de se retenir, d’une abstention volontaire qui coûte quelque chose. Ensuite por no renovarle, où por no suivi d’un infinitif donne la raison de ne pas faire, et c’est une leçon de concision : tu dirais « pour ne pas lui raviver… », ce qui est presque le même mouvement, et tu peux emprunter la construction telle quelle. Le verbe renovar, enfin, est le mot dur. Il veut dire renouveler, et ce qu’ils craignent de renouveler, c’est sa folie, comme s’il s’agissait d’une plaie qui se rouvrirait au moindre contact. Ils se trompent, bien entendu. Elle ne s’est jamais refermée.