Niveau B1 · Leçon 47
Les retrouvailles à l’auberge
Quatre hommes et une femme voilée arrivent à l’auberge. Ce sont Luscinda et don Fernando, et dans la cour deux histoires d’amour brisées un an plus tôt se dénouent en une demi-heure.

Ce que tu sauras faire
- Donner et retirer des ordres au négatif, à tú, à usted et à ustedes.
- Vouvoyer quelqu’un avec usted sans glisser vers tú au milieu de la phrase.
- Placer les pronoms devant ou derrière le verbe selon ce qu’exige la phrase.
Avant de lire
Presque tous les ordres de cette histoire sont négatifs, et presque tous s’adressent à usted. Regarde ces verbes de près : ce sont les formes de subjonctif que tu fabriques depuis la leçon 43, occupées à un travail complètement différent. L’espagnol tire beaucoup de service d’une seule série de terminaisons. Bonne nouvelle : sur le placement des pronoms, ta langue fait exactement la même acrobatie que la sienne.L’histoire en espagnol facile
A la mañana siguiente llegaron a la venta cuatro hombres a caballo.
Le lendemain matin, quatre hommes à cheval arrivèrent à l’auberge.
Con ellos venía una mujer tapada con un velo negro.
Avec eux venait une femme couverte d’un voile noir.
Nadie sabía quiénes eran, y ellos no dijeron sus nombres.
Personne ne savait qui ils étaient, et ils ne donnèrent pas leurs noms.
En cuanto Cardenio oyó hablar a la mujer, se puso pálido y tuvo que sentarse en el suelo.
Dès que Cardenio entendit parler la femme, il devint pâle et dut s’asseoir par terre.
Dorotea oyó al hombre que la acompañaba y se apoyó en la pared.
Dorotea entendit l’homme qui l’accompagnait et s’appuya contre le mur.
Eran Luscinda y don Fernando, que venían de lejos, y ella era la mujer que Cardenio amaba desde niño.
C’étaient Luscinda et don Fernando, qui venaient de loin, et elle était la femme que Cardenio aimait depuis l’enfance.
Don Fernando era el hombre que había prometido casarse con Dorotea.
Don Fernando était l’homme qui avait promis d’épouser Dorotea.
Dorotea se echó a sus pies y no lo dejó escapar.
Dorotea se jeta à ses pieds et ne le laissa pas s’échapper.
Don Fernando quiso huir hacia la puerta, pero ella lo sujetaba.
Don Fernando voulut fuir vers la porte, mais elle le retenait.
«No se vaya usted», dijo desde el suelo, «y no me niegue lo que me prometió hace un año.»
« Ne partez pas », dit-elle depuis le sol, « et ne me refusez pas ce que vous m’avez promis il y a un an. »
«Y no haga infeliz a otra mujer por no cumplir su palabra.»
« Et ne rendez pas une autre femme malheureuse pour ne pas tenir votre parole. »
«Suélteme usted», contestó él al principio, muy nervioso.
« Lâchez-moi », répondit-il d’abord, très nerveux.
«No me toque, no me hable delante de esta gente.»
« Ne me touchez pas, ne me parlez pas devant tous ces gens. »
Luscinda se levantó el velo y habló también, muy tranquila.
Luscinda releva son voile et parla elle aussi, très calme.
Dijo que no era esposa de don Fernando y que nunca lo había sido.
Elle dit qu’elle n’était pas l’épouse de don Fernando et qu’elle ne l’avait jamais été.
«No me busque más y no se enfade conmigo, porque nunca he mentido», le pidió con voz muy clara.
« Ne me cherchez plus et ne vous fâchez pas contre moi, car je n’ai jamais menti », lui demanda-t-elle d’une voix très claire.
«No me marcharé de aquí sin Cardenio», añadió al final.
« Je ne partirai pas d’ici sans Cardenio », ajouta-t-elle pour finir.
Don Fernando estuvo callado un rato muy largo, mirando al suelo, mientras todos esperaban en el patio.
Don Fernando resta silencieux un très long moment, les yeux au sol, pendant que tout le monde attendait dans la cour.
Después soltó a Luscinda y tomó de la mano a Dorotea.
Puis il lâcha Luscinda et prit Dorotea par la main.
«No lloren ustedes más», dijo en voz baja, «y no me pidan nada más, porque ya está todo dicho.»
« Ne pleurez plus », dit-il à voix basse, « et ne me demandez plus rien, car tout est dit maintenant. »
Don Quijote miraba la escena desde la puerta y no entendía nada.
Don Quichotte regardait la scène depuis la porte et ne comprenait rien.
Para él, aquello era el séquito de la princesa Micomicona, y su gente discutía asuntos del reino.
Pour lui, c’était la suite de la princesse Micomicona, et ses gens discutaient des affaires du royaume.
Nadie le explicó nada, y él no preguntó nunca.
Personne ne lui expliqua rien, et lui ne demanda jamais.
Vocabulaire
La cour de l’auberge
- el patio
- la cour
- el velo
- le voile
- el séquito
- la suite, l’escorte
- a caballo
- à cheval
- la escena
- la scène
- el rato
- le moment
- apoyarse
- s’appuyer
Ce qu’on ressent sans le dire
- pálido
- pâle
- callado
- silencieux
- infeliz
- malheureux
- nervioso
- nerveux, agité
- enfadarse
- se fâcher
- mentir
- mentir
- cumplir la palabra
- tenir sa parole
Retenir et lâcher
- sujetar
- retenir
- soltar
- lâcher
- escapar
- s’échapper
- huir
- fuir
- echarse a los pies
- se jeter aux pieds de quelqu’un
- tomar de la mano
- prendre par la main
- reconocer
- reconnaître
Les ordres négatifs et le vouvoiement avec usted
No se vaya usted.
No me hable delante de esta gente.
No lloren ustedes más.
Quatre leçons de subjonctif viennent de te fabriquer un impératif sans que tu t’en aperçoives. Cette leçon ne fait que te montrer ce que tu possèdes déjà.
1. Tout ordre négatif est un subjonctif
Aucune exception, aucune forme irrégulière à apprendre. Pour dire à quelqu’un de ne pas faire quelque chose, tu prends le subjonctif présent de la personne à qui tu parles et tu mets no devant.
| personne | affirmatif | négatif | d’où vient le négatif |
|---|---|---|---|
| tú | habla, come, ven, di, haz | no hables, no comas, no vengas, no digas, no hagas | subjonctif présent de tú |
| usted | hable, coma, venga, diga, haga | no hable, no coma, no venga, no diga, no haga | subjonctif présent de usted |
| nosotros | hablemos, comamos | no hablemos, no comamos | subjonctif présent de nosotros |
| vosotros | hablad, comed, venid | no habléis, no comáis, no vengáis | subjonctif présent de vosotros |
| ustedes | hablen, coman, vengan | no hablen, no coman, no vengan | subjonctif présent de ustedes |
Parcours le tableau et vois ce qu’il t’apprend : une seule case sur toute la grille n’est pas un subjonctif, l’affirmatif de tú, ce habla, ce ven, ce haz de la leçon 13. Tout le reste appartient au mode de ce bloc. Les impératifs irréguliers de tú sont l’exemple le plus voyant : ven, haz, di, pon ne ressemblent en rien à leurs négatifs no vengas, no hagas, no digas, no pongas. Ton propre impératif fait d’ailleurs un tour comparable, puisque tes formes de être, avoir et savoir — sois, aie, sache — sont elles aussi des subjonctifs déguisés.
2. Les pronoms bougent, exactement comme chez toi
C’est ici que le lecteur anglais perd ses phrases, et c’est ici que tu n’as rigoureusement rien à apprendre. À l’affirmatif, les pronoms espagnols se soudent à la fin du verbe, avec un accent écrit qui vient garder l’accent tonique à sa place. Au négatif, ils sautent devant et redeviennent des mots séparés. Tu fais la même bascule tous les jours : « lève-toi » contre « ne te lève pas », « dis-le-moi » contre « ne me le dis pas ».
| affirmatif | négatif | chez toi |
|---|---|---|
| Suélteme. | No me suelte. | lâchez-moi / ne me lâchez pas |
| Dígamelo. | No me lo diga. | dites-le-moi / ne me le dites pas |
| Váyase. | No se vaya. | allez-vous-en / ne vous en allez pas |
| Levántate. | No te levantes. | lève-toi / ne te lève pas |
Un seul détail te trahira, et il est dans l’affirmatif. En espagnol l’ordre des deux pronoms ne change jamais : l’indirect avant le direct, comme à la leçon 38, dans dígamelo comme dans no me lo diga. Toi, tu inverses : au négatif tu dis « ne me le dites pas », indirect d’abord, mais à l’affirmatif tu dis « dites-le-moi », direct d’abord. C’est ton impératif affirmatif qui est l’exception, pas l’espagnol. Retiens la règle espagnole comme celle de ton propre négatif et applique-la partout.
3. Ton vous en vaut trois
Tu sais vouvoyer, et cette leçon ne va pas t’apprendre la politesse. Elle va t’apprendre que ton vous unique se partage en trois cases espagnoles, et qu’il faut choisir avant d’ouvrir la bouche.
| ce que tu veux dire | ton vous | en espagnol | exemple |
|---|---|---|---|
| vouvoyer une personne | vous | usted, verbe à la 3e personne du singulier | No se vaya usted. |
| tutoyer plusieurs personnes, en Espagne | vous | vosotros | No lloréis. |
| vouvoyer plusieurs personnes | vous | ustedes, verbe à la 3e personne du pluriel | No lloren ustedes más. |
Le point qui surprend le plus est le verbe. Ton vous prend une deuxième personne du pluriel, usted prend une troisième personne du singulier : la personne des il et des elle. Tu ne dis pas « vous » à quelqu’un, tu parles de sa grâce, et la note culturelle t’explique pourquoi. La conséquence pratique est que tous les marqueurs suivent la troisième personne : le et lo au lieu de te, su au lieu de tu, et con usted au lieu de contigo.
Sache enfin qu’en Amérique latine vosotros a disparu : ustedes couvre tout le pluriel, poli ou familier. Un Espagnol dit à ses amis no lloréis, un Mexicain dit no lloren à ses amis comme à des inconnus.
4. Tenir le usted jusqu’au bout
La leçon 41 t’a appris à tenir le vouvoiement dans une lettre. Ici il doit survivre à une conversation, ce qui est plus dur, car l’émotion pousse vers le tutoiement. Dorotea est à terre, en train de supplier l’homme qui a détruit sa vie, et elle ne dérape pas une seule fois. Tous les marqueurs sont en place : no se vaya usted, no me hable, su palabra, con usted. Relis ses répliques en les cherchant.
5. Adoucir un ordre
Un impératif négatif tout nu peut être sec, et l’espagnol a ses coussins tout prêts : por favor, no se preocupe, haga el favor de no salir, ou le conditionnel de la leçon 33, ¿podría no hacer eso?. Rien de nouveau pour toi, qui dis « auriez-vous l’obligeance de ». Note tout de même que l’impératif négatif espagnol adressé à usted est plus neutre que le tien : no se preocupe ou no se moleste sont de simples formules de politesse, pas des consignes.
De vuestra merced à usted
Personne dans cette scène n’a dit usted, car en 1605 le mot n’existait pas encore. On disait vuestra merced, votre grâce, et l’histoire de son passage à usted est l’une des plus jolies de l’espagnol. Une formule employée dix mille fois par jour s’use : vuestra merced a donné vuesa merced, puis vuesarced, puis vusted, et enfin le usted d’aujourd’hui. Cervantes écrit plusieurs de ces étapes intermédiaires et s’en sert pour marquer la condition sociale, car un charretier rognait la formule et un gentilhomme non.
Cette histoire explique la grammaire. Usted prend les formes verbales de la troisième personne, ce qui paraît illogique à tout apprenant, et la raison est que l’on ne s’adressait grammaticalement pas du tout à la personne. On s’adressait à sa grâce, une qualité abstraite, c’est-à-dire à un tiers présent dans la pièce. Le français a fait exactement la même chose avec son votre majesté est trop bonne et ne l’a jamais généralisé. L’espagnol, lui, l’a généralisé à tout le monde.
Un troisième pronom était en jeu. Vos se tenait entre tú et vuestra merced et s’employait aux inférieurs ou entre égaux, si bien qu’il n’a cessé de descendre l’échelle jusqu’à devenir presque insultant en Espagne, où il a fini par mourir. Dans une grande partie de l’Amérique latine, et surtout en Argentine, en Uruguay et en Amérique centrale, il a fait l’inverse : il a chassé tú et il est aujourd’hui la forme familière ordinaire. Deux continents ont emmené le même pronom dans des directions opposées.
Cette leçon modernise le dialogue en usted tout simple, parce que c’est le registre dont tu auras besoin à la réception d’un hôtel de Séville l’an prochain. Mais quand tu liras Cervantes dans le texte, surveille les formes d’adresse. Elles te disent toute la position sociale d’un personnage avant même qu’il ait ouvert la bouche.
Cervantes dans le texte · «Levantaos, señora mía, que no es justo que esté…»
Levantaos, señora mía, que no es justo que esté arrodillada a mis pies la que yo tengo en mi alma
Rise, my lady, for it is not right that the woman I hold in my soul should be kneeling at my feet.
Deux points de grammaire et tout un monde social en vingt mots. L’ordre levantaos est l’impératif de vos, le pronom intermédiaire décrit dans la note culturelle, et il donnerait aujourd’hui levántese à un inconnu ou levántate à un intime. Celui qui parle emploie la forme respectueuse sans être distante, ce qui est précisément la relation qu’il cherche à établir dans la phrase ; ton ancien français faisait la même chose avec son « levez-vous » de vous opposé au tu. Vient ensuite, immédiatement, la structure des quatre dernières leçons : no es justo que esté arrodillada. Une expression impersonnelle niée, et le verbe après que passe au subjonctif, exactement comme no es verdad que haya entrado nadie à la leçon 46. Quatre cents ans, et la règle n’a pas bougé d’un millimètre. Toi, tu mets un subjonctif au même endroit sans y penser : il n’est pas juste qu’elle soit à genoux. Deux plaisirs plus petits. La que yo tengo en mi alma est une relative sans nom devant elle, ce que l’espagnol fait sans effort et ce que tu fais aussi, avec « celle que j’ai dans l’âme » : ton celle est le seul mot que l’espagnol économise. Et l’ordre des mots repousse ce groupe tout à la fin, si bien que l’auditeur n’apprend qu’aux trois derniers mots qui est agenouillée. Cervantes place la charge émotive là où elle frappera le plus fort, et il le fait si souvent qu’on cesse d’appeler cela un hasard.