Niveau B1 · Leçon 48
La bataille des outres
Nous revenons quelques heures en arrière, à la nuit de l’auberge. Don Quichotte combat le géant Pandafilando en dormant et détruit à coups d’épée toute la réserve de vin rouge de l’aubergiste.

Ce que tu sauras faire
- Enchaîner les moments d’un récit sans dire y luego à chaque fois.
- Employer de pronto, mientras et en cuanto exactement là où il faut.
- Raconter une scène d’action de façon que l’ordre des faits soit clair.
Avant de lire
Cette leçon revient en arrière. La leçon 46 t’a montré le lendemain matin ; celle-ci raconte la nuit elle-même. Tout se joue en quelques minutes et dans le noir, si bien que ce sont les mots qui marquent le moment qui portent la scène entière. Ils sont une douzaine et tu les as tous chez toi : tout à coup, pendant que, dès que, alors, à la fin. Surveille seulement deux endroits. L’espagnol coupe en deux mots différents ce que ton « pendant » fait tout seul, et il réclame un petit de que ton « après » n’exige jamais.L’histoire en espagnol facile
Volvamos unas horas atrás, a la noche de la venta, cuando era ya muy tarde y casi todos dormían.
Revenons quelques heures en arrière, à cette nuit-là à l’auberge, alors qu’il était très tard et que presque tout le monde dormait.
Abajo, en la sala, unos leían y otros dormitaban junto al fuego, mientras arriba don Quijote descansaba.
En bas, dans la salle, les uns lisaient et les autres somnolaient près du feu, pendant qu’en haut don Quichotte se reposait.
De pronto se oyeron golpes muy fuertes en el techo.
Tout à coup, des coups très violents retentirent au plafond.
Eran golpes seguidos y secos, como de espada contra algo blando.
C’étaient des coups réguliers et secs, comme une épée frappant quelque chose de mou.
Mientras los demás se levantaban, Sancho salió corriendo escaleras arriba y gritaba que su amo mataba al gigante.
Pendant que les autres se levaient, Sancho monta l’escalier en courant et criait que son maître était en train de tuer le géant.
En cuanto abrieron la puerta, vieron una escena extraordinaria.
Dès qu’ils ouvrirent la porte, ils virent une scène extraordinaire.
Don Quijote estaba de pie en camisa, con la espada en la mano.
Don Quichotte se tenait debout en chemise, l’épée à la main.
Daba tajos al aire y a la pared, sin parar.
Il donnait des coups de taille en l’air et contre le mur, sans s’arrêter.
Tenía los ojos abiertos, pero estaba profundamente dormido.
Il avait les yeux ouverts, mais il dormait profondément.
Peleaba dentro de su sueño contra el gigante Pandafilando y, además, iba ganando la batalla.
À l’intérieur de son rêve il combattait le géant Pandafilando et, qui plus est, il était en train de gagner.
Los cueros colgaban de la pared, rotos, y el vino tinto corría por el suelo mientras Sancho lo miraba.
Les outres pendaient au mur, éventrées, et le vin rouge courait sur le sol pendant que Sancho le regardait fixement.
El pobre escudero se llevaba las dos manos a la cabeza, desesperado.
Le pauvre écuyer se prenait la tête à deux mains, désespéré.
«Esa es la sangre del gigante», decía Sancho a gritos.
« C’est là le sang du géant », criait Sancho.
El cura cogió un caldero de agua fría y se lo echó encima al caballero de un solo golpe.
Le curé attrapa un seau d’eau froide et le jeta sur le chevalier d’un seul coup.
En cuanto el agua lo tocó, don Quijote se despertó, pero no del todo, y siguió hablando de gigantes.
Dès que l’eau le toucha, don Quichotte se réveilla, mais pas tout à fait, et continua de parler de géants.
Mientras el ventero contaba sus cueros perdidos y juraba, nadie le hacía caso, porque nadie sabía qué decirle.
Pendant que l’aubergiste comptait ses outres perdues et jurait, personne ne lui prêtait attention, parce que personne ne savait quoi lui dire.
Don Quijote se arrodilló entonces delante del cura, lo tomó por la princesa y le prometió su reino.
Don Quichotte s’agenouilla alors devant le curé, le prit pour la princesse et lui promit de lui rendre son royaume.
Después dijo, muy tranquilo, que la aventura ya estaba terminada para siempre.
Ensuite il déclara, parfaitement calme, que l’aventure était terminée pour de bon.
Mientras tanto, el agua y el vino corrían juntos hacia la puerta.
Pendant ce temps, l’eau et le vin couraient ensemble vers la porte.
En cuanto amaneció, empezó la discusión sobre quién pagaba aquello.
Dès que le jour se leva, la dispute commença sur celui qui allait payer tout cela.
Y esa discusión, como ya sabes, no la ganó nadie.
Et cette dispute, tu le sais déjà, personne ne la gagna.
La venta no volvió a ser la misma después de aquella noche.
L’auberge ne fut plus jamais la même après cette nuit-là.
Vocabulaire
Marquer le moment
- de pronto
- tout à coup
- de repente
- soudain, d’un coup
- mientras
- pendant que
- mientras tanto
- pendant ce temps
- en cuanto
- dès que
- entonces
- alors, à ce moment-là
- al final
- à la fin, finalement
- al día siguiente
- le lendemain
Le combat endormi
- el tajo
- le coup de taille
- la espada
- l’épée
- el golpe
- le coup
- blando
- mou
- el sueño
- le rêve
- profundamente dormido
- profondément endormi
- de pie
- debout
Le désastre et l’eau froide
- el caldero
- le seau
- echar agua
- jeter de l’eau
- dormitar
- somnoler
- tomar por
- prendre pour
- del todo
- tout à fait
- hacer caso
- prêter attention
- la discusión
- la dispute
Les connecteurs qui tiennent un récit
De pronto se oyeron golpes muy fuertes en el techo.
Mientras los demás se levantaban, Sancho salió corriendo.
En cuanto el agua lo tocó, don Quijote se despertó.
Tu as les quatre temps du passé depuis la leçon 25 et tu sais déjà raconter. Ce que cette leçon ajoute, c’est la charpente. Un récit qui n’avance qu’avec y luego et después se lit comme une liste de faits, et la différence entre une liste et une scène tient presque entièrement à cette douzaine de mots.
1. Les trois métiers
Un connecteur de temps fait l’une de trois choses : il interrompt, il superpose, ou il enchaîne. C’est exactement le partage que tu fais déjà en français, et la colonne de droite ne te coûtera rien.
| métier | en espagnol | chez toi |
|---|---|---|
| interrompre, briser une surface calme | de pronto, de repente, de golpe | tout à coup, soudain, d’un coup |
| superposer, deux choses en même temps | mientras, mientras tanto, al mismo tiempo | pendant que, pendant ce temps, en même temps |
| enchaîner, l’une juste après l’autre | en cuanto, nada más, entonces, después, luego, al final | dès que, à peine, alors, ensuite, puis, à la fin |
Regarde ce qu’ils font au rythme, parce que c’est de la technique de récit et pas de la grammaire. Les interrupteurs donnent à une scène d’action sa vitesse, puisqu’ils coupent net ce qui était en train de se passer. Les superposeurs ralentissent et élargissent le cadre : c’est avec l’un d’eux que Cervantes détourne ton œil des cris pour le poser sur le vin qui s’étale par terre. Et les enchaîneurs rendent les conséquences inévitables : en cuanto el agua lo tocó te dit que le réveil vient de l’eau, et aucun autre mot de la phrase n’a eu besoin de le dire.
2. Là où ta langue te trahit : mientras et durante
C’est le point unique de la leçon, et il vient d’une économie du français. Chez toi, un seul mot fait les deux travaux, et c’est le petit que qui décide : « pendant la nuit » devant un nom, « pendant que le curé parlait » devant un verbe. L’espagnol n’a pas cette souplesse. Il a deux mots séparés, et ils ne s’échangent jamais.
| chez toi | en espagnol | ce qui suit |
|---|---|---|
| pendant que | mientras | un verbe conjugué : mientras el ventero contaba sus cueros |
| pendant | durante | un nom, jamais un verbe : durante la noche, durante dos horas |
| tandis que, alors que | mientras que | un verbe conjugué, et uniquement pour opposer |
La troisième ligne est un piège de plus, du même genre. Ton « tandis que » fait lui aussi double emploi : il oppose, « il aime l’eau tandis que moi j’aime le vin », mais il marque aussi la simple simultanéité, « tandis qu’il dormait, elle lisait ». L’espagnol refuse ce deuxième usage. Mientras que ne sert qu’à opposer. Dès qu’il s’agit de deux choses qui se produisent en même temps, on retire le que et on écrit mientras.
3. Chacun avec la grammaire qu’il exige
| connecteur | chez toi | ce qui doit suivre | exemple |
|---|---|---|---|
| de pronto | tout à coup | une proposition entière, ou rien | De pronto, silencio. |
| mientras | pendant que | un verbe conjugué | Mientras el ventero contaba sus cueros. |
| mientras tanto | pendant ce temps | une phrase nouvelle | Mientras tanto, el vino corría. |
| durante | pendant | un nom, jamais un verbe | Durante la noche. |
| en cuanto | dès que | un verbe conjugué | En cuanto abrieron la puerta. |
| nada más | à peine, sitôt | un infinitif | Nada más abrir la puerta. |
| al | en, au moment de | un infinitif | Al entrar, lo vieron todo. |
| antes de, después de | avant de, après | un infinitif ou un nom | Después de cenar. |
| antes, después, luego | avant, après, ensuite | rien, ils tiennent seuls | Y después salieron todos. |
Deux lignes demandent un mot de plus. Al + infinitif est ce que tu rends par ton participe présent : « en entrant, ils virent tout » se dit al entrar, lo vieron todo. Ne calque surtout pas ton en : ✗ en entrando n’existe pas en espagnol. Et nada más + infinitif n’a pas d’équivalent confortable chez toi ; le plus proche est « à peine sorti » ou « sitôt sorti », qui sonnent écrit et un peu solennel, alors que nada más salir est de la langue de tous les jours.
4. Le petit de que tu vas oublier
Ton « après » se pose directement devant le nom : après le dîner, après la bataille. L’espagnol veut une préposition entre les deux, et c’est l’oubli le plus fréquent de tout ce chapitre : después de la cena, antes de la batalla. Devant un verbe, deuxième écart, plus discret. Tu es obligé d’employer un infinitif passé, « après avoir dîné » ; l’espagnol se contente de l’infinitif simple, después de cenar. La forme después de haber cenado existe et n’est pas fautive, mais elle pèse trois fois son poids, et un Espagnol ne l’écrit que s’il tient à insister sur l’antériorité.
5. Où ils se placent
L’espagnol est généreux ici. La plupart de ces mots peuvent ouvrir la phrase, se glisser au milieu ou fermer la marche, avec une virgule quand ils ouvrent.
| place | exemple |
|---|---|
| en tête | En cuanto abrieron la puerta, lo vieron todo. |
| au milieu | Lo vieron todo en cuanto abrieron la puerta. |
| en tête, avec virgule | Mientras tanto, el vino corría hacia la puerta. |
Mettre le connecteur devant est le choix le plus littéraire et celui qui garde le lecteur orienté, ce qui compte surtout dans une scène rapide. Cervantes le fait sans arrêt.
6. Un avertissement pour plus tard
Tout ce qui précède est à l’indicatif, parce que l’histoire a déjà eu lieu, et sur ce point vos deux langues sont d’accord : dès que l’eau le toucha, en cuanto el agua lo tocó. C’est en regardant vers l’avenir que vous divergez, et durement. Toi, tu dis « dès qu’il arrivera », avec un futur. L’espagnol interdit le futur à cet endroit et exige un subjonctif : en cuanto llegue. Même chose après cuando, hasta que et mientras quand ils pointent vers ce qui n’est pas encore arrivé. C’est la leçon 60 et elle mérite sa propre page. Pour l’instant, garde la version simple : récit au passé, indicatif.
La folie qui entre dans le rêve
C’est l’une des deux ou trois scènes les plus célèbres du livre, et presque tous ceux qui la racontent se trompent légèrement. La version courante veut que don Quichotte prenne les outres pour un géant, comme il avait pris les moulins pour des géants à la leçon 20. Ce n’est pas ce qui se passe. Il dort. Il a les yeux ouverts, ce qui arrive parfois aux somnambules, et il combat Pandafilando à l’intérieur d’un rêve pendant que son corps taille en pièces ce qui se trouve devant lui.
La nuance compte plus qu’il n’y paraît. Dans l’épisode des moulins, la folie est dans son interprétation du monde : il voit quelque chose de réel et le lit de travers. Ici, le monde a disparu tout entier. Le délire du jour s’est creusé un terrier dans son sommeil et tourne désormais sans aucune sollicitation extérieure. C’est une page beaucoup plus sombre, et Cervantes ne la commente pas d’un seul mot.
Il y a un tour d’écrou de plus, facile à manquer. Pandafilando de la Fosca Vista n’existe même pas à l’intérieur de la fiction. Dorotea l’a inventé la veille après-midi, dans une cour, pour mettre don Quichotte en marche vers son propre village. Le géant dont il rêve, et qu’il vainc, est donc un mensonge que lui a fait une femme en robe d’emprunt quelques heures plus tôt. Il gagne. Et quand il se réveille, à moitié en vérité, il s’agenouille devant le curé, le prend pour la princesse et lui rend compte de sa victoire. Le mensonge revient à ses auteurs avec les intérêts.
Une dernière chose mérite d’être remarquée, puisque cette leçon parle de la façon dont une scène est montée. Cervantes ne te dit pas que don Quichotte dort avant de t’avoir montré l’épée, la chemise, les coups de taille et les yeux ouverts. L’explication arrive un temps trop tard, exactement là où un romancier moderne la placerait, et pendant un instant le lecteur est aussi perdu que Sancho dans l’escalier.
Cervantes dans le texte · «Y había dado tantas cuchilladas en los cueros…»
Y había dado tantas cuchilladas en los cueros, creyendo que las daba en el gigante, que todo el aposento estaba lleno de vino
And he had dealt so many slashes to the wineskins, believing he was dealing them to the giant, that the whole room was full of wine.
Toute la bataille en une phrase, et montée exactement comme l’enseigne la leçon. Commence par le temps. Había dado est un plus-que-parfait, le même que le tien, et il travaille avec précision : au moment où la porte s’ouvre et où quelqu’un voit enfin quelque chose, le désastre est déjà consommé. Cervantes pouvait raconter les coups au fur et à mesure ; il a choisi de te montrer les décombres et de revenir en arrière, et c’est pour cela que la scène arrive comme une découverte et non comme un rapport. Vient ensuite creyendo que las daba en el gigante, un gérondif qui fait le travail d’un mientras : deux actions qui courent en même temps, les coups qui tombent sur les outres et la croyance qu’ils tombent sur le géant. Tu as la même tournure, « croyant qu’il les donnait au géant », mot pour mot, et c’est justement là qu’il faut ouvrir l’œil : l’espagnol s’en sert dix fois plus souvent que toi, sans la moindre solennité, là où ton participe présent te paraîtrait vite pesant. Enfin le cadre tantas... que..., ton « tant de... que... », qui enchaîne la cause au résultat sans avoir besoin d’un por eso. Trois façons différentes de relier des faits, dans une seule phrase, pour le travail auquel cette leçon consacre une douzaine de connecteurs. Et remarque ce qu’il ne te dit pas ici : nulle part dans la phrase il n’écrit que don Quichotte dormait.