Niveau B1 · Leçon 48

La bataille des outres

Nous revenons quelques heures en arrière, à la nuit de l’auberge. Don Quichotte combat le géant Pandafilando en dormant et détruit à coups d’épée toute la réserve de vin rouge de l’aubergiste.

Gravure de Gustave Doré : un chevalier seul à cheval, la lance à la main, traversant une vaste plaine vide à l’aube sous des nuages pleins de visions chevaleresques.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Cette leçon revient en arrière. La leçon 46 t’a montré le lendemain matin ; celle-ci raconte la nuit elle-même. Tout se joue en quelques minutes et dans le noir, si bien que ce sont les mots qui marquent le moment qui portent la scène entière. Ils sont une douzaine et tu les as tous chez toi : tout à coup, pendant que, dès que, alors, à la fin. Surveille seulement deux endroits. L’espagnol coupe en deux mots différents ce que ton « pendant » fait tout seul, et il réclame un petit de que ton « après » n’exige jamais.

L’histoire en espagnol facile

Volvamos unas horas atrás, a la noche de la venta, cuando era ya muy tarde y casi todos dormían.

Revenons quelques heures en arrière, à cette nuit-là à l’auberge, alors qu’il était très tard et que presque tout le monde dormait.

Abajo, en la sala, unos leían y otros dormitaban junto al fuego, mientras arriba don Quijote descansaba.

En bas, dans la salle, les uns lisaient et les autres somnolaient près du feu, pendant qu’en haut don Quichotte se reposait.

De pronto se oyeron golpes muy fuertes en el techo.

Tout à coup, des coups très violents retentirent au plafond.

Eran golpes seguidos y secos, como de espada contra algo blando.

C’étaient des coups réguliers et secs, comme une épée frappant quelque chose de mou.

Mientras los demás se levantaban, Sancho salió corriendo escaleras arriba y gritaba que su amo mataba al gigante.

Pendant que les autres se levaient, Sancho monta l’escalier en courant et criait que son maître était en train de tuer le géant.

En cuanto abrieron la puerta, vieron una escena extraordinaria.

Dès qu’ils ouvrirent la porte, ils virent une scène extraordinaire.

Don Quijote estaba de pie en camisa, con la espada en la mano.

Don Quichotte se tenait debout en chemise, l’épée à la main.

Daba tajos al aire y a la pared, sin parar.

Il donnait des coups de taille en l’air et contre le mur, sans s’arrêter.

Tenía los ojos abiertos, pero estaba profundamente dormido.

Il avait les yeux ouverts, mais il dormait profondément.

Peleaba dentro de su sueño contra el gigante Pandafilando y, además, iba ganando la batalla.

À l’intérieur de son rêve il combattait le géant Pandafilando et, qui plus est, il était en train de gagner.

Los cueros colgaban de la pared, rotos, y el vino tinto corría por el suelo mientras Sancho lo miraba.

Les outres pendaient au mur, éventrées, et le vin rouge courait sur le sol pendant que Sancho le regardait fixement.

El pobre escudero se llevaba las dos manos a la cabeza, desesperado.

Le pauvre écuyer se prenait la tête à deux mains, désespéré.

«Esa es la sangre del gigante», decía Sancho a gritos.

« C’est là le sang du géant », criait Sancho.

El cura cogió un caldero de agua fría y se lo echó encima al caballero de un solo golpe.

Le curé attrapa un seau d’eau froide et le jeta sur le chevalier d’un seul coup.

En cuanto el agua lo tocó, don Quijote se despertó, pero no del todo, y siguió hablando de gigantes.

Dès que l’eau le toucha, don Quichotte se réveilla, mais pas tout à fait, et continua de parler de géants.

Mientras el ventero contaba sus cueros perdidos y juraba, nadie le hacía caso, porque nadie sabía qué decirle.

Pendant que l’aubergiste comptait ses outres perdues et jurait, personne ne lui prêtait attention, parce que personne ne savait quoi lui dire.

Don Quijote se arrodilló entonces delante del cura, lo tomó por la princesa y le prometió su reino.

Don Quichotte s’agenouilla alors devant le curé, le prit pour la princesse et lui promit de lui rendre son royaume.

Después dijo, muy tranquilo, que la aventura ya estaba terminada para siempre.

Ensuite il déclara, parfaitement calme, que l’aventure était terminée pour de bon.

Mientras tanto, el agua y el vino corrían juntos hacia la puerta.

Pendant ce temps, l’eau et le vin couraient ensemble vers la porte.

En cuanto amaneció, empezó la discusión sobre quién pagaba aquello.

Dès que le jour se leva, la dispute commença sur celui qui allait payer tout cela.

Y esa discusión, como ya sabes, no la ganó nadie.

Et cette dispute, tu le sais déjà, personne ne la gagna.

La venta no volvió a ser la misma después de aquella noche.

L’auberge ne fut plus jamais la même après cette nuit-là.

Vocabulaire

Marquer le moment

de pronto
tout à coup
de repente
soudain, d’un coup
mientras
pendant que
mientras tanto
pendant ce temps
en cuanto
dès que
entonces
alors, à ce moment-là
al final
à la fin, finalement
al día siguiente
le lendemain

Le combat endormi

el tajo
le coup de taille
la espada
l’épée
el golpe
le coup
blando
mou
el sueño
le rêve
profundamente dormido
profondément endormi
de pie
debout

Le désastre et l’eau froide

el caldero
le seau
echar agua
jeter de l’eau
dormitar
somnoler
tomar por
prendre pour
del todo
tout à fait
hacer caso
prêter attention
la discusión
la dispute

Les connecteurs qui tiennent un récit

De pronto se oyeron golpes muy fuertes en el techo.

Mientras los demás se levantaban, Sancho salió corriendo.

En cuanto el agua lo tocó, don Quijote se despertó.

Tu as les quatre temps du passé depuis la leçon 25 et tu sais déjà raconter. Ce que cette leçon ajoute, c’est la charpente. Un récit qui n’avance qu’avec y luego et después se lit comme une liste de faits, et la différence entre une liste et une scène tient presque entièrement à cette douzaine de mots.

1. Les trois métiers

Un connecteur de temps fait l’une de trois choses : il interrompt, il superpose, ou il enchaîne. C’est exactement le partage que tu fais déjà en français, et la colonne de droite ne te coûtera rien.

métieren espagnolchez toi
interrompre, briser une surface calmede pronto, de repente, de golpetout à coup, soudain, d’un coup
superposer, deux choses en même tempsmientras, mientras tanto, al mismo tiempopendant que, pendant ce temps, en même temps
enchaîner, l’une juste après l’autreen cuanto, nada más, entonces, después, luego, al finaldès que, à peine, alors, ensuite, puis, à la fin

Regarde ce qu’ils font au rythme, parce que c’est de la technique de récit et pas de la grammaire. Les interrupteurs donnent à une scène d’action sa vitesse, puisqu’ils coupent net ce qui était en train de se passer. Les superposeurs ralentissent et élargissent le cadre : c’est avec l’un d’eux que Cervantes détourne ton œil des cris pour le poser sur le vin qui s’étale par terre. Et les enchaîneurs rendent les conséquences inévitables : en cuanto el agua lo tocó te dit que le réveil vient de l’eau, et aucun autre mot de la phrase n’a eu besoin de le dire.

2. Là où ta langue te trahit : mientras et durante

C’est le point unique de la leçon, et il vient d’une économie du français. Chez toi, un seul mot fait les deux travaux, et c’est le petit que qui décide : « pendant la nuit » devant un nom, « pendant que le curé parlait » devant un verbe. L’espagnol n’a pas cette souplesse. Il a deux mots séparés, et ils ne s’échangent jamais.

chez toien espagnolce qui suit
pendant quemientrasun verbe conjugué : mientras el ventero contaba sus cueros
pendantduranteun nom, jamais un verbe : durante la noche, durante dos horas
tandis que, alors quemientras queun verbe conjugué, et uniquement pour opposer

La troisième ligne est un piège de plus, du même genre. Ton « tandis que » fait lui aussi double emploi : il oppose, « il aime l’eau tandis que moi j’aime le vin », mais il marque aussi la simple simultanéité, « tandis qu’il dormait, elle lisait ». L’espagnol refuse ce deuxième usage. Mientras que ne sert qu’à opposer. Dès qu’il s’agit de deux choses qui se produisent en même temps, on retire le que et on écrit mientras.

3. Chacun avec la grammaire qu’il exige

connecteurchez toice qui doit suivreexemple
de prontotout à coupune proposition entière, ou rienDe pronto, silencio.
mientraspendant queun verbe conjuguéMientras el ventero contaba sus cueros.
mientras tantopendant ce tempsune phrase nouvelleMientras tanto, el vino corría.
durantependantun nom, jamais un verbeDurante la noche.
en cuantodès queun verbe conjuguéEn cuanto abrieron la puerta.
nada másà peine, sitôtun infinitifNada más abrir la puerta.
alen, au moment deun infinitifAl entrar, lo vieron todo.
antes de, después deavant de, aprèsun infinitif ou un nomDespués de cenar.
antes, después, luegoavant, après, ensuiterien, ils tiennent seulsY después salieron todos.

Deux lignes demandent un mot de plus. Al + infinitif est ce que tu rends par ton participe présent : « en entrant, ils virent tout » se dit al entrar, lo vieron todo. Ne calque surtout pas ton en : ✗ en entrando n’existe pas en espagnol. Et nada más + infinitif n’a pas d’équivalent confortable chez toi ; le plus proche est « à peine sorti » ou « sitôt sorti », qui sonnent écrit et un peu solennel, alors que nada más salir est de la langue de tous les jours.

4. Le petit de que tu vas oublier

Ton « après » se pose directement devant le nom : après le dîner, après la bataille. L’espagnol veut une préposition entre les deux, et c’est l’oubli le plus fréquent de tout ce chapitre : después de la cena, antes de la batalla. Devant un verbe, deuxième écart, plus discret. Tu es obligé d’employer un infinitif passé, « après avoir dîné » ; l’espagnol se contente de l’infinitif simple, después de cenar. La forme después de haber cenado existe et n’est pas fautive, mais elle pèse trois fois son poids, et un Espagnol ne l’écrit que s’il tient à insister sur l’antériorité.

5. Où ils se placent

L’espagnol est généreux ici. La plupart de ces mots peuvent ouvrir la phrase, se glisser au milieu ou fermer la marche, avec une virgule quand ils ouvrent.

placeexemple
en têteEn cuanto abrieron la puerta, lo vieron todo.
au milieuLo vieron todo en cuanto abrieron la puerta.
en tête, avec virguleMientras tanto, el vino corría hacia la puerta.

Mettre le connecteur devant est le choix le plus littéraire et celui qui garde le lecteur orienté, ce qui compte surtout dans une scène rapide. Cervantes le fait sans arrêt.

6. Un avertissement pour plus tard

Tout ce qui précède est à l’indicatif, parce que l’histoire a déjà eu lieu, et sur ce point vos deux langues sont d’accord : dès que l’eau le toucha, en cuanto el agua lo tocó. C’est en regardant vers l’avenir que vous divergez, et durement. Toi, tu dis « dès qu’il arrivera », avec un futur. L’espagnol interdit le futur à cet endroit et exige un subjonctif : en cuanto llegue. Même chose après cuando, hasta que et mientras quand ils pointent vers ce qui n’est pas encore arrivé. C’est la leçon 60 et elle mérite sa propre page. Pour l’instant, garde la version simple : récit au passé, indicatif.

La folie qui entre dans le rêve

C’est l’une des deux ou trois scènes les plus célèbres du livre, et presque tous ceux qui la racontent se trompent légèrement. La version courante veut que don Quichotte prenne les outres pour un géant, comme il avait pris les moulins pour des géants à la leçon 20. Ce n’est pas ce qui se passe. Il dort. Il a les yeux ouverts, ce qui arrive parfois aux somnambules, et il combat Pandafilando à l’intérieur d’un rêve pendant que son corps taille en pièces ce qui se trouve devant lui.

La nuance compte plus qu’il n’y paraît. Dans l’épisode des moulins, la folie est dans son interprétation du monde : il voit quelque chose de réel et le lit de travers. Ici, le monde a disparu tout entier. Le délire du jour s’est creusé un terrier dans son sommeil et tourne désormais sans aucune sollicitation extérieure. C’est une page beaucoup plus sombre, et Cervantes ne la commente pas d’un seul mot.

Il y a un tour d’écrou de plus, facile à manquer. Pandafilando de la Fosca Vista n’existe même pas à l’intérieur de la fiction. Dorotea l’a inventé la veille après-midi, dans une cour, pour mettre don Quichotte en marche vers son propre village. Le géant dont il rêve, et qu’il vainc, est donc un mensonge que lui a fait une femme en robe d’emprunt quelques heures plus tôt. Il gagne. Et quand il se réveille, à moitié en vérité, il s’agenouille devant le curé, le prend pour la princesse et lui rend compte de sa victoire. Le mensonge revient à ses auteurs avec les intérêts.

Une dernière chose mérite d’être remarquée, puisque cette leçon parle de la façon dont une scène est montée. Cervantes ne te dit pas que don Quichotte dort avant de t’avoir montré l’épée, la chemise, les coups de taille et les yeux ouverts. L’explication arrive un temps trop tard, exactement là où un romancier moderne la placerait, et pendant un instant le lecteur est aussi perdu que Sancho dans l’escalier.

Cervantes dans le texte · «Y había dado tantas cuchilladas en los cueros…»

Y había dado tantas cuchilladas en los cueros, creyendo que las daba en el gigante, que todo el aposento estaba lleno de vino

And he had dealt so many slashes to the wineskins, believing he was dealing them to the giant, that the whole room was full of wine.

Toute la bataille en une phrase, et montée exactement comme l’enseigne la leçon. Commence par le temps. Había dado est un plus-que-parfait, le même que le tien, et il travaille avec précision : au moment où la porte s’ouvre et où quelqu’un voit enfin quelque chose, le désastre est déjà consommé. Cervantes pouvait raconter les coups au fur et à mesure ; il a choisi de te montrer les décombres et de revenir en arrière, et c’est pour cela que la scène arrive comme une découverte et non comme un rapport. Vient ensuite creyendo que las daba en el gigante, un gérondif qui fait le travail d’un mientras : deux actions qui courent en même temps, les coups qui tombent sur les outres et la croyance qu’ils tombent sur le géant. Tu as la même tournure, « croyant qu’il les donnait au géant », mot pour mot, et c’est justement là qu’il faut ouvrir l’œil : l’espagnol s’en sert dix fois plus souvent que toi, sans la moindre solennité, là où ton participe présent te paraîtrait vite pesant. Enfin le cadre tantas... que..., ton « tant de... que... », qui enchaîne la cause au résultat sans avoir besoin d’un por eso. Trois façons différentes de relier des faits, dans une seule phrase, pour le travail auquel cette leçon consacre une douzaine de connecteurs. Et remarque ce qu’il ne te dit pas ici : nulle part dans la phrase il n’écrit que don Quichotte dormait.