C2 · Deuxième partie, dédicace
L’empereur de Chine : la dédicace de 1615
Cervantès dédie la deuxième partie à son protecteur, le comte de Lemos, et lui raconte que l’empereur de Chine lui a écrit pour réclamer le livre. C’est une plaisanterie sur la gloire, sur le mécénat et sur l’argent, racontée dans le registre le plus solennel qui soit. Cette unité porte sur la langue des dédicaces, et sur l’art de demander de l’argent sans le demander.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Deuxième partie, dédicace. Sans adaptation.
el que más ha mostrado desearle ha sido el grande emperador de la China, pues en lengua chinesca habrá un mes que me escribió una carta con un propio, pidiéndome, o, por mejor decir, suplicándome se le enviase, porque quería fundar un colegio donde se leyese la lengua castellana, y quería que el libro que se leyese fuese el de la historia de don Quijote. Juntamente con esto, me decía que fuese yo a ser el rector del tal colegio. Preguntéle al portador si Su Majestad le había dado para mí alguna ayuda de costa. Respondióme que ni por pensamiento. ''Pues, hermano —le respondí yo—, vos os podéis volver a vuestra China a las diez, o a las veinte, o a las que venís despachado, porque yo no estoy con salud para ponerme en tan largo viaje; además que, sobre estar enfermo, estoy muy sin dineros, y emperador por emperador, y monarca por monarca, en Nápoles tengo al grande conde de Lemos, que, sin tantos titulillos de colegios ni rectorías, me sustenta, me ampara y hace más merced que la que yo acierto a desear
celui qui a montré le plus d’envie de l’avoir a été le grand empereur de Chine, car il y a un mois environ il m’a écrit une lettre en langue chinoise, par un courrier exprès, pour me demander, ou pour mieux dire me supplier, de le lui envoyer, parce qu’il voulait fonder un collège où l’on enseignerait la langue castillane, et il voulait que le livre qu’on y lirait fût l’histoire de don Quichotte. Il me disait en même temps d’aller être le recteur de ce collège. J’ai demandé au porteur si Sa Majesté lui avait donné pour moi quelque indemnité de voyage. Il m’a répondu que l’idée ne lui en était même pas venue. Eh bien, frère, lui ai-je répondu, vous pouvez vous en retourner dans votre Chine à dix lieues par jour, ou à vingt, ou à l’allure qu’on vous a commandée, car je ne suis pas en santé pour me mettre en si long voyage. D’ailleurs, outre que je suis malade, je suis fort à court d’argent, et empereur pour empereur, monarque pour monarque, j’ai à Naples le grand comte de Lemos, qui, sans tant de petits titres de collèges ni de rectorats, me nourrit, me protège et me fait plus de grâces que je n’en saurais désirer
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
el que más ha mostrado desearlo ha sido el gran emperador de la China, que hará un mes me escribió una carta en chino, por medio de un mensajero, pidiéndome, o mejor dicho, suplicándome que se lo enviara, porque quería fundar un colegio donde se enseñara la lengua castellana, y quería que el libro que se leyera fuera la historia de don Quijote. Además, me decía que fuera yo a ser el rector de ese colegio. Le pregunté al mensajero si Su Majestad le había dado para mí alguna ayuda para los gastos. Me respondió que ni se le había ocurrido. Pues, hermano, le respondí, ya puede volverse a su China a diez leguas por día, o a veinte, o a las que le hayan mandado, porque yo no estoy bien de salud para hacer un viaje tan largo. Además, aparte de estar enfermo, estoy sin dinero, y puestos a elegir emperador y monarca, en Nápoles tengo al gran conde de Lemos, que, sin tantos titulitos de colegios ni rectorados, me mantiene, me protege y me hace más favores de los que yo sabría desear
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| desearle | desearlo | Le pour une chose, le livre. |
| habrá un mes que | hará un mes que | Le futur de haber pour un moment approximatif du passé. Aujourd’hui le verbe est hacer. |
| con un propio | por medio de un mensajero | Un propio était un courrier envoyé exprès, pas la poste ordinaire. |
| suplicándome se le enviase | suplicándome que se lo enviara | Que omis devant le subjonctif, normal dans la langue écrite soutenue de l’époque, et dans les lettres commerciales jusqu’à assez récemment. |
| donde se leyese | donde se enseñara | Leer au sens d’enseigner une matière à l’université. Un professeur lee su lección encore aujourd’hui. |
| ayuda de costa | ayuda para los gastos | Une indemnité pour les frais. L’expression est le pivot de la plaisanterie. |
| ni por pensamiento | ni se le había ocurrido | Pas même en pensée. Ni por asomo est l’équivalent moderne. |
| a las diez, o a las veinte | a diez leguas por día, o a veinte | Des lieues par jour, la mesure de l’allure d’un courrier. |
| emperador por emperador | puestos a elegir emperador | Nom por nom, au sens de s’il faut choisir. On entend encore puestos a elegir. |
| titulillos | titulitos | Un diminutif de mépris pour les grands titres. |
La syntaxe
La dédicace est une lettre, et elle marche à la troisième personne solennelle : Vuestra Excelencia, Su Majestad. À l’intérieur, Cervantès se cite lui-même parlant au courrier chinois avec vos, dans os podéis volver et venís despachado, comme un gentilhomme parlait à un domestique. La longue phrase finale construit une liste, me sustenta, me ampara y hace más merced, qui est la langue du mécénat, et elle tombe exactement là où la dédicace en a besoin, sur le protecteur.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
La plaisanterie joue sur deux niveaux. En surface, c’est une vantardise sur la gloire : le livre est si célèbre que l’empereur de Chine le veut comme manuel. En dessous, c’est une remarque bien sentie sur l’argent. Cervantès refuse l’empereur pour une seule raison, qu’il n’a pas envoyé de quoi payer le voyage, puis il loue Lemos de le payer sans rien exiger en échange. C’est un remerciement et un rappel à la fois, écrit par un homme vieux, malade et pauvre, qui mourut au printemps suivant.
Là où le cours t’y prépare
- Dire ce qu’un mot veut dire et comment s’appelle un livreLeçon 85La visite à l’imprimerie
