C2 · Deuxième partie, chapitre 72
Don Álvaro Tarfe : un personnage de l’autre livre
Dans une auberge, vers la fin du voyage, don Quichotte rencontre un gentilhomme qui se révèle être un personnage de la fausse deuxième partie. Il a connu un autre don Quichotte et un autre Sancho, qui ne ressemblaient en rien à ceux-ci. Cette unité porte sur les formes d’adresse, l’identité et le mot tal, et sur un roman qui fait témoigner contre un livre rival un personnage de ce livre.
Le passage, exactement comme Cervantès l’a écrit
Miguel de Cervantes, Deuxième partie, chapitre 72. Sans adaptation.
Mi nombre es don Álvaro Tarfe —respondió el huésped. A lo que replicó don Quijote: — Sin duda alguna pienso que vuestra merced debe de ser aquel don Álvaro Tarfe que anda impreso en la Segunda parte de la historia de don Quijote de la Mancha, recién impresa y dada a la luz del mundo por un autor moderno. — El mismo soy —respondió el caballero—, y el tal don Quijote, sujeto principal de la tal historia, fue grandísimo amigo mío, y yo fui el que le sacó de su tierra, o, a lo menos, le moví a que viniese a unas justas que se hacían en Zaragoza, adonde yo iba; y, en verdad en verdad que le hice muchas amistades, y que le quité de que no le palmease las espaldas el verdugo, por ser demasiadamente atrevido. — Y, dígame vuestra merced, señor don Álvaro, ¿parezco yo en algo a ese tal don Quijote que vuestra merced dice? — No, por cierto —respondió el huésped—: en ninguna manera. — Y ese don Quijote —dijo el nuestro—, ¿traía consigo a un escudero llamado Sancho Panza? — Sí traía —respondió don Álvaro—; y, aunque tenía fama de muy gracioso, nunca le oí decir gracia que la tuviese.
Je m’appelle don Álvaro Tarfe, répondit l’hôte. À quoi don Quichotte répliqua : Je ne doute point que votre grâce ne soit ce don Álvaro Tarfe qui court imprimé dans la Seconde partie de l’histoire de don Quichotte de la Manche, récemment imprimée et donnée à la lumière du monde par un auteur moderne. Je suis celui-là même, répondit le gentilhomme, et ledit don Quichotte, sujet principal de ladite histoire, fut très grand ami à moi, et c’est moi qui le tirai de son pays, ou du moins le poussai à venir à des joutes qui se tenaient à Saragosse, où j’allais. Et en vérité, en vérité, je lui rendis bien des services, et je lui évitai que le bourreau ne lui tapotât les épaules, pour s’être montré trop hardi. Et dites-moi, votre grâce, seigneur don Álvaro, est-ce que je ressemble en quelque chose à ce don Quichotte dont votre grâce parle ? Non, certes, répondit l’hôte, en aucune façon. Et ce don Quichotte, dit le nôtre, avait-il avec lui un écuyer nommé Sancho Pança ? Il en avait un, répondit don Álvaro, et bien qu’il eût réputation d’être fort plaisant, je ne lui ai jamais entendu dire une plaisanterie qui le fût.
La même chose en espagnol d’aujourd’hui
Lis les deux côte à côte. Ce qui a changé entre elles, c’est le programme de ce niveau.
Me llamo don Álvaro Tarfe, respondió el huésped. A lo que replicó don Quijote: Sin duda alguna creo que vuestra merced debe de ser aquel don Álvaro Tarfe que aparece impreso en la Segunda parte de la historia de don Quijote de la Mancha, recién publicada por un autor moderno. El mismo soy, respondió el caballero, y ese don Quijote, protagonista de esa historia, fue muy amigo mío, y yo fui el que lo sacó de su tierra, o al menos lo animé a que viniera a unas justas que se celebraban en Zaragoza, adonde yo iba. Y de verdad, de verdad que le hice muchos favores, y que le libré de que el verdugo le calentara las espaldas por atrevido. Y dígame vuestra merced, señor don Álvaro, ¿me parezco yo en algo a ese don Quijote que dice? No, desde luego, respondió el huésped, en nada. Y ese don Quijote, dijo el nuestro, ¿llevaba consigo a un escudero llamado Sancho Panza? Sí que lo llevaba, respondió don Álvaro, y aunque tenía fama de muy gracioso, nunca le oí decir una gracia que la tuviera.
Ce qui a changé, forme par forme
| Dans le texte | Aujourd’hui | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| anda impreso | aparece impreso | Andar avec un participe, circuler dans un certain état. Un personnage qui se promène imprimé. |
| dada a la luz del mundo | publicada | Dar a luz, publier, ne se dit plus aujourd’hui que d’une naissance. |
| un autor moderno | un autor reciente | Moderno au sens de récent, et ici un peu méprisant. |
| El mismo soy | soy el mismo | L’attribut d’abord, le verbe à la fin, pour insister. |
| el tal don Quijote | ese don Quijote | Tal avec un article, ledit, ce soi-disant. Un seul mot sépare les deux don Quichotte. Ton français juridique a ledit. |
| en verdad en verdad | de verdad, de verdad | Un serment redoublé, aux accents bibliques. |
| le quité de que no le palmease | le libré de que le azotara | Un no explétif après un verbe d’empêchement, que l’espagnol moderne omet. Ton ne explétif fait exactement la même chose. Palmear las espaldas, tapoter le dos, est un euphémisme pour le fouet. |
| ¿parezco yo en algo a | ¿me parezco yo en algo a | Parecer sans se pour ressembler à quelqu’un. Aujourd’hui parecerse. |
| el nuestro | nuestro don Quijote | Le narrateur l’appelle le nôtre, pour le distinguer de l’autre. |
| Sí traía | sí que lo llevaba | Sí devant le verbe pour un oui appuyé. Toujours normal. |
| gracia que la tuviese | una gracia que la tuviera | Un jeu de mots sur gracia, plaisanterie et esprit : jamais une plaisanterie qui ait de l’esprit. |
La syntaxe
La scène est un dialogue d’identification, et elle fonctionne par les déterminants. Don Quichotte dit aquel don Álvaro Tarfe, celui-là, celui du livre. Don Álvaro dit el tal don Quijote, ledit, ce soi-disant. Le narrateur dit el nuestro, le nôtre. Trois petits mots répartissent les personnages entre deux livres. Et la dernière réponse tourne sur un jeu de mots avec un pronom, gracia que la tuviese, où la renvoie à gracia et où la phrase nie ce qu’elle nomme.
Ce qu’entend un lecteur espagnol
Cervantès a pris un personnage du livre de son rival et l’a fait passer dans le sien, et au chapitre suivant il lui fait signer devant un magistrat une déclaration jurée selon laquelle il n’a jamais vu ce don Quichotte-ci et l’autre est un imposteur. C’est la vengeance la plus étrange de la littérature. Le vrai don Quichotte n’attaque pas le faux. Il demande simplement à un témoin venu de l’intérieur s’il ressemble à son double, et le témoin répond que non.
Là où le cours t’y prépare
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