Niveau B2 · Leçon 87

La défaite sur la plage

Un chevalier inconnu jette don Quichotte à terre sur la plage de Barcelone et lui fait promettre de rentrer chez lui. Couché sur le sable, il pouvait se sauver par un mensonge, et il ne ment pas.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte étendu dans la poussière à côté de son cheval tombé, son armure, sa lance et son bouclier éparpillés autour de lui sur une colline déserte.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

C’est le chapitre où le roman cesse d’être drôle. Lis-le une fois pour l’histoire, puis relis-le en ne regardant que la façon dont les gens acceptent ce qui leur arrive. L’espagnol dispose d’un jeu complet de formules toutes faites pour admettre qu’on n’y peut plus rien, et la moitié passe ici sous une forme ou une autre. Tu as l’équivalent de presque toutes chez toi ; ce sont deux prépositions et un mode qui vont te trahir.

L’histoire en espagnol facile

Una mañana temprano don Quijote estaba armado en la playa de Barcelona.

Un matin de bonne heure, don Quichotte se tenait en armes sur la plage de Barcelone.

Apareció frente a él un caballero con las armas llenas de lunas resplandecientes.

Devant lui parut un chevalier dont les armes étaient couvertes de lunes resplendissantes.

Dijo llamarse el Caballero de la Blanca Luna y habló muy alto para que todos lo oyeran.

Il dit s’appeler le Chevalier de la Blanche Lune et parla très haut pour que tous l’entendent.

Venía a hacerle confesar que su dama, fuera quien fuera, era más hermosa que Dulcinea.

Il venait lui faire avouer que sa dame à lui, quelle qu’elle soit, était plus belle que Dulcinée.

Puso después las condiciones del desafío, delante del virrey y de mucha gente.

Il posa ensuite les conditions du défi, devant le vice-roi et devant beaucoup de monde.

Si vencía él, don Quijote dejaría las armas y no saldría de su pueblo en un año.

S’il gagnait, don Quichotte quitterait les armes et ne sortirait pas de son village pendant un an.

Si vencía don Quijote, quedarían suyos el caballo, las armas y la vida del retador.

Si don Quichotte gagnait, le cheval, les armes et la vie du provocateur seraient à lui.

Don Quijote aceptó sin discutir nada, salvo un punto pequeño.

Don Quichotte accepta sans rien discuter, sauf un petit point.

Aquel caballero no podía haber visto nunca a Dulcinea, porque si la hubiera visto callaría.

Ce chevalier n’avait jamais pu voir Dulcinée, car s’il l’avait vue il se tairait.

Don Antonio Moreno, que estaba delante, fue nombrado juez del campo.

Don Antonio Moreno, qui était présent, fut nommé juge du camp.

Les señaló el sitio y les repartió el sol, y no hubo trompetas ni ceremonia.

Il leur marqua la place et leur partagea le soleil, et il n’y eut ni trompettes ni cérémonie.

Tomaron campo y arremetieron el uno contra el otro sin esperar más.

Ils prirent du champ et chargèrent l’un contre l’autre sans attendre davantage.

El caballo del de la Blanca Luna era más veloz y llegó bastante antes.

Le cheval de la Blanche Lune était plus rapide et arriva bien avant l’autre.

Sin tocarlo siquiera con la lanza, que levantó a propósito, lo derribó de puro encuentro.

Sans même le toucher de la lance, qu’il releva exprès, il l’abattit du seul choc.

Rocinante y su amo cayeron juntos, y don Quijote se quedó en la arena sin poder moverse.

Rossinante et son maître tombèrent ensemble, et don Quichotte resta sur le sable sans pouvoir bouger.

El vencedor le puso la lanza sobre la visera y le mandó confesar lo pactado.

Le vainqueur lui posa la lance sur la visière et lui ordonna d’avouer ce qui avait été convenu.

Don Quijote, molido y aturdido, contestó sin alzar la visera y con voz enferma.

Don Quichotte, moulu et étourdi, répondit sans relever sa visière, d’une voix de malade.

Hablaba como quien habla desde dentro de una sepultura, y apenas se le oía.

Il parlait comme un homme qui parle du fond d’une tombe, et on l’entendait à peine.

Dijo que Dulcinea del Toboso era la mujer más hermosa del mundo.

Il dit que Dulcinée du Toboso était la plus belle femme du monde.

Y que él era el caballero más desdichado de la tierra, que es cosa distinta.

Et que lui était le chevalier le plus malheureux de la terre, ce qui est une autre affaire.

No era justo, añadió, que su flaqueza quitara verdad a aquello.

Il n’était pas juste, ajouta-t-il, que sa faiblesse à lui ôte sa vérité à cela.

Le pidió luego que apretara la lanza y le quitara la vida, ya que le quitaba la honra.

Il lui demanda ensuite d’appuyer la lance et de lui ôter la vie, puisqu’il lui ôtait l’honneur.

El de la Blanca Luna dijo que no, que viviera con su fama entera.

Celui de la Blanche Lune dit que non, qu’il vive avec sa renommée entière.

Le bastaba con que cumpliera lo pactado y no tocara las armas en un año.

Il lui suffisait qu’il tienne ce qui avait été convenu et qu’il ne touche pas aux armes pendant un an.

Debajo de aquellas armas estaba el bachiller Sansón Carrasco, vecino suyo.

Sous cette armure se trouvait le bachelier Sansón Carrasco, un homme d’étude de son propre village.

Ya lo había intentado meses antes con otro disfraz y había acabado él en el suelo.

Il avait déjà essayé quelques mois plus tôt sous un autre déguisement et s’était retrouvé lui-même à terre.

Esta vez le salió bien, y se lo confesó en secreto a don Antonio aquella tarde.

Cette fois cela lui réussit, et il l’avoua en secret à don Antonio cet après-midi-là.

No lo hacía por burla, dijo, sino por devolver a un hombre honrado a su casa.

Il ne le faisait pas par plaisanterie, dit-il, mais pour ramener chez lui un homme honorable.

Don Antonio le contestó que Dios le perdonara el agravio hecho a todo el mundo.

Don Antonio lui répondit que Dieu lui pardonne le tort qu’il avait fait au monde entier.

Volver cuerdo al loco más gracioso que había en él no era ningún favor.

Rendre la raison au fou le plus drôle qu’il y avait dedans n’était pas un service.

Mientras tanto levantaron a don Quijote y le descubrieron el rostro.

Pendant ce temps on releva don Quichotte et on lui découvrit le visage.

Estaba pálido y sudado, y Rocinante, de puro malparado, no se podía mover.

Il était pâle et en sueur, et Rossinante, trop mal en point, ne pouvait pas bouger.

Lo llevaron a la ciudad en una silla de manos que mandó traer el virrey.

On le porta jusqu’à la ville dans une chaise à porteurs que le vice-roi fit venir.

Sancho iba detrás sin saber qué decir ni qué hacer, como si soñara.

Sancho marchait derrière sans savoir que dire ni que faire, comme s’il rêvait.

Veía deshecho todo lo prometido, como se deshace el humo con el viento.

Il voyait défait tout ce qu’on lui avait promis, comme la fumée se défait au vent.

Seis días estuvo su amo en la cama, triste, callado y sin quejarse de nada.

Six jours durant, son maître resta au lit, triste, silencieux et sans se plaindre de rien.

Al séptimo mandó ensillar y tomó despacio el camino de su pueblo.

Le septième, il fit seller les bêtes et prit lentement le chemin de son village.

Vocabulaire

Le défi

el retador
le provocateur
el desafío
le défi
tomar campo
prendre du champ
arremeter
charger
derribar
jeter à terre
la visera
la visière
el juez del campo
le juge du camp
lo pactado
ce qui a été convenu

Après la chute

molido
moulu
aturdido
étourdi
malparado
mal en point
la sepultura
la tombe
la flaqueza
la faiblesse
la honra
l’honneur, le rang
desdichado
malheureux, infortuné
la silla de manos
la chaise à porteurs

Accepter ce qui n’a pas de remède

resignarse
se résigner
conformarse con
se contenter de
no hay más remedio
il n’y a pas d’autre solution
no queda otra
on n’a pas le choix
aguantarse
prendre son mal en patience
qué le vamos a hacer
que veux-tu, on n’y peut rien
tocarle a uno
échoir à quelqu’un, être le tour de
cumplir la palabra
tenir sa parole

Se résigner : ce qu’on dit quand il n’y a plus rien à faire

No hay más remedio que volver al pueblo.

Le tocó perder, y se aguantó.

Por más que quisiera, no podía levantarse.

Don Quichotte perd tout en trois minutes sur une plage et ne se plaint pas une fois. L’espagnol de cette attitude est un jeu fermé de formules que tout locuteur possède, et un apprenant qui ne connaît que tener que ne peut en produire aucune. Tu en as l’équivalent pour presque toutes : ce qui te coûtera tient à deux prépositions et à un mode.

1. Il n’y a rien d’autre à faire

espagnolchez toiregistre
No hay más remedio que volver.Il n’y a pas d’autre solution que de rentrer.neutre, sans risque
No queda otra que volver.On n’a pas le choix, il faut rentrer.parlé, sec
Habrá que volver.Il faudra bien rentrer.impersonnel, personne n’est accusé
Es lo que hay.C’est comme ça, on fait avec.très parlé, très actuel
Qué le vamos a hacer.Que veux-tu, on n’y peut rien.un haussement d’épaules, sans point d’interrogation

Toutes prennent un infinitif et jamais un subjonctif, ce qui les rend faciles. Une seule différence de forme : ton « d’autre solution que de rentrer » a un de devant l’infinitif, l’espagnol n’en met pas, ✓ no hay más remedio que volver. Celle à voler en premier est habrá que : c’est hay que au futur, ton « il faudra bien », et elle annonce une corvée sans dire à qui la faute.

2. Les trois verbes de l’acceptation, et le faux ami

espagnolce qu’il dit vraimentexemple
resignarse aaccepter une chose mauvaise, pour de bonSe resignó a no salir de casa en un año.
conformarse conse contenter de moins qu’on ne voulaitSe conformó con volver vivo.
aguantarseencaisser et se tairePerdió la apuesta y se aguantó.

Resignarse a est cadeau : ton « se résigner à » a la même préposition. Conformarse con ne l’est pas du tout, et pour deux raisons. D’abord la préposition : ton « se contenter de » te fera écrire ✗ conformarse de, alors que l’espagnol met con. Ensuite le mot lui-même. Ton « se conformer à » existe et veut dire tout autre chose, obéir à une règle, ce qui se dit ajustarse a ou atenerse a. Deux mots quasi identiques, deux sens qui n’ont rien à voir : ✓ se conformó con poco, il s’est contenté de peu.

Note aussi tocarle a uno, qui se construit comme gustar et dit que le sort t’a distribué cela : me tocó a mí, c’est tombé sur moi, a cada uno le toca lo suyo, chacun a son lot.

3. Quelque envie qu’on en ait

Voilà le point à subjonctif, et le plus utile de la leçon.

espagnolchez toi
Por más que quisiera, no podía moverse.Il avait beau vouloir, il ne pouvait pas bouger.
Por mucho que insistas, no iré.Tu as beau insister, je n’irai pas.
Por muy fuerte que sea, perderá.Si fort qu’il soit, il perdra.
Diga lo que diga, no cambia nada.Quoi qu’il dise, cela ne change rien.

Le subjonctif ne te surprendra pas : ton « si fort qu’il soit » et ton « quoi qu’il dise » en ont un aussi. Ce qui te trahira, c’est ton tour préféré, avoir beau, qui n’a pas d’équivalent espagnol et qui ne demande aucun mode. Dès que tu as pensé ta phrase avec « il a beau insister », le verbe espagnol sort à l’indicatif. La règle est sans exception : après por más que et por mucho que, subjonctif.

Attention aussi à la ligne du milieu : devant un adjectif, c’est por muy, pas por mucho. ✓ por muy fuerte que sea, ✗ por mucho fuerte que sea.

Le dernier patron, le verbe répété deux fois au subjonctif, vaut d’être appris en bloc : pase lo que pase, sea como sea, cueste lo que cueste, digan lo que digan. Tu as les mêmes phrases toutes faites, « quoi qu’il arrive », « quoi qu’il en soit », « coûte que coûte », « quoi qu’on dise », et le sens est identique. Seule la charpente change : ton « quoi que » ne dit le verbe qu’une fois, l’espagnol le dit deux fois. ✗ cueste lo que cuesta, ✓ cueste lo que cueste, avec le même verbe au même mode des deux côtés.

4. La résignation n’est pas l’obligation

Tengo que volver dit qu’il y a un devoir. No hay más remedio que volver dit qu’il n’y a pas de porte. Le premier accepte une règle, le second accepte un fait, et tu fais déjà ce tri en français entre « je dois rentrer » et « je n’ai pas le choix ». Le lecteur anglais ne l’a pas : son have to couvre les deux, et il traduit toute infortune par une obligation. Don Quichotte est du second genre. Il a été battu, et il rentre chez lui parce qu’une parole donnée devant témoins est le dernier morceau du monde qu’il gouverne encore.

Le moment où il cesse d’être drôle

Jusqu’ici, le livre a été une machine à rendre son héros ridicule, et le lecteur a eu le droit de rire de chaque chute. Cette chute-ci est différente, et Cervantes bâtit la différence avec une seule phrase. Sommé de nier que Dulcinée soit la plus belle femme du monde, une pointe de lance sur sa visière, il sépare deux choses qu’un écrivain moindre aurait confondues. Sa défaite à lui, il l’accorde tout de suite : il est le chevalier le plus malheureux de la terre, et il n’y a pas à discuter. L’autre affirmation, il n’y touche pas, et la raison qu’il en donne est que sa faiblesse personnelle n’a aucune autorité sur une vérité. Un homme sur le dos dans le sable, battu, humilié en public, en train de distinguer ce qu’il a perdu de ce qui ne lui a jamais appartenu.

La cruauté de la scène tient à celui qui est dans l’armure. Pas un ennemi, pas un rival, mais un voisin diplômé de l’université qui a passé trois mois à préparer cela pour le bien du malade. Sansón a raison, au sens étroit. Don Quichotte est un homme malade de près de soixante ans qui court le pays en armure, et le remède est de le ramener chez lui. La réponse de don Antonio est celle que le lecteur voudrait faire sans arriver tout à fait à la justifier : que Dieu vous pardonne le tort que vous avez fait au monde en guérissant le plus drôle de ses fous.

Ce qui suit, c’est six jours au lit et un lent chemin de retour, et le roman ne retrouve jamais son énergie, parce qu’il n’est pas censé la retrouver. Tout ce qui vient après cette plage n’est que suite. Cervantes pouvait le laisser gagner une dernière fois. Il ne le fait pas, et ce refus est la raison pour laquelle le livre a survécu à son siècle.

Cervantes dans le texte · «Dulcinea del Toboso es la más hermosa mujer del…»

Dulcinea del Toboso es la más hermosa mujer del mundo, y yo el más desdichado caballero de la tierra, y no es bien que mi flaqueza defraude esta verdad. Aprieta, caballero, la lanza, y quítame la vida, pues me has quitado la honra.

Dulcinea del Toboso is the most beautiful woman in the world, and I the unluckiest knight on earth, and it is not right that my weakness should defraud this truth. Press home your lance, sir knight, and take my life, since you have taken my honour.

II, 64, dit à plat sur le sable, une pointe de lance posée sur la visière, par un homme qui pourrait tout arrêter en disant oui. Lis la phrase lentement, parce qu’elle est construite avec un grand soin. Il concède tout ce qui est à lui : il est le chevalier le plus malheureux de la terre, et c’est un fait qui le concerne. Il ne concède rien de ce qui la concerne, elle, et la raison qu’il donne relève de la logique et non de la fidélité. Une vérité ne cesse pas d’être vraie parce que celui qui la défend a été jeté à bas d’un cheval. Defraudar ici ne veut pas dire tromper quelqu’un, il veut dire ôter sa valeur à une chose, dans un sens ancien que ton « frauder » a perdu de son côté. Le mot à regarder est flaqueza, de flaco, maigre : il dit la faiblesse du corps et celle du caractère en même temps, exactement comme ta « faiblesse », et il l’emploie pour les deux. Puis, ayant refusé de mentir, il demande qu’on le tue, et la demande n’est pas du théâtre. On vient de lui annoncer qu’il doit rentrer chez lui et s’arrêter, et il comprend très bien ce que cela veut dire. Tout ce que le personnage a été depuis le premier chapitre lui est retiré sur une plage publique, devant un vice-roi, et il répond en une phrase avant de se taire.