Niveau B2 · Leçon 86

Roque Guinart, le bandit

Sur la route de Barcelone, quarante bandits les prennent. Leur capitaine partage le butin avec une justice parfaite et explique comment il a fini par vivre ainsi.

Gravure de Gustave Doré : don Quichotte s’éloigne de sa maison, lance et bouclier à la main, tandis que deux femmes courent derrière lui, des chèvres paissant dans la cour et le portail d’une ferme au fond.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Presque chaque phrase de ce chapitre est un maillon d’une chaîne de causes et d’effets, parce que le chapitre n’existe que pour expliquer comment un homme convenable est devenu bandit. Surveille les connecteurs : il y en a une dizaine, tu en as l’équivalent pour presque tous, et un seul met le verbe qui suit au subjonctif. Celui-là, ton français ne te le soufflera pas.

L’histoire en espagnol facile

Camino de Barcelona, don Quijote y Sancho durmieron una noche entre unos árboles.

Sur la route de Barcelone, don Quichotte et Sancho dormirent une nuit sous des arbres.

Al amanecer, don Quijote sintió que algo blando le rozaba la cabeza.

Au point du jour, don Quichotte sentit quelque chose de mou qui lui frôlait la tête.

Alzó los ojos y vio pies y piernas colgando de las ramas de encima.

Il leva les yeux et vit des pieds et des jambes qui pendaient aux branches au-dessus de lui.

Eran cuerpos de bandoleros ahorcados, más de cuarenta, dejados allí por la justicia.

C’étaient des corps de bandits pendus, plus de quarante, laissés là par la justice.

Le dijo a Sancho que no tuviera miedo, porque por allí se ahorcaba mucho.

Il dit à Sancho de ne pas avoir peur, parce que dans ces parages on pendait beaucoup.

Y como se ahorcaba de veinte en veinte, aquello quería decir que Barcelona estaba cerca.

Et comme on pendait par vingt à la fois, cela voulait dire que Barcelone était proche.

Los muertos los habían espantado, pero más los espantaron cuarenta bandoleros vivos.

Les morts les avaient effrayés, mais quarante bandits vivants les effrayèrent davantage.

Los rodearon de repente y les mandaron en catalán que no se movieran.

Ils les entourèrent d’un coup et leur ordonnèrent en catalan de ne pas bouger.

Tenían que esperar allí quietos hasta que llegara el capitán de la cuadrilla.

Ils devaient attendre là sans bouger jusqu’à ce que le capitaine de la troupe arrive.

Don Quijote estaba a pie, con el caballo sin freno y la lanza arrimada a un árbol.

Don Quichotte était à pied, son cheval sans bride et sa lance appuyée contre un arbre.

Como no tenía defensa ninguna, cruzó las manos y bajó la cabeza sin decir nada.

Comme il n’avait aucune défense, il croisa les mains et baissa la tête sans rien dire.

Los hombres vaciaron las alforjas del rucio y le quitaron a Sancho cuanto llevaba.

Les hommes vidèrent les besaces de l’âne gris et ôtèrent à Sancho tout ce qu’il portait.

Sancho llevaba los escudos del duque en una faja ceñida debajo de la ropa.

Sancho portait les écus du duc dans une ceinture serrée sous ses vêtements.

Se echó encima de ella y se quedó quieto, seguro de que aquello le costaría caro.

Il se jeta dessus et resta immobile, certain que l’affaire lui coûterait cher.

Ya iban a registrarlo hasta la piel cuando llegó el capitán a caballo.

On allait déjà le fouiller jusqu’à la peau quand le capitaine arriva à cheval.

Tenía unos treinta y cuatro años, era robusto, moreno y de mirar grave.

Il avait environ trente-quatre ans, il était robuste, brun et grave de regard.

Llevaba cota de acero y cuatro pistoletes a los lados, y ningún adorno.

Il portait une cotte d’acier et quatre pistolets aux côtés, et aucun ornement.

Se llamaba Roque Guinart, y lo primero que mandó fue que soltaran a Sancho.

Il s’appelait Roque Guinart, et la première chose qu’il ordonna fut qu’on lâche Sancho.

Le extrañó ver a un hombre armado, triste y pensativo entre sus soldados.

Il trouva étrange de voir un homme armé, triste et pensif au milieu de ses soldats.

Le dijo que no estuviera triste, porque no había caído en manos crueles.

Il lui dit de ne pas être triste, car il n’était pas tombé entre des mains cruelles.

Don Quijote contestó que su tristeza no venía de eso, sino de su propio descuido.

Don Quichotte répondit que sa tristesse ne venait pas de là, mais de sa propre étourderie.

Como caballero andante tenía que vivir alerta, y lo habían cogido dormido y a pie.

Comme chevalier errant il devait vivre en alerte, et on l’avait pris endormi et à pied.

Roque entendió enseguida que aquello tocaba más en locura que en valentía.

Roque comprit tout de suite que cela tenait plus de la folie que du courage.

Le contó luego que su propia vida no era la que él habría escogido.

Il lui raconta ensuite que sa propre vie n’était pas celle qu’il aurait choisie.

Un agravio le pidió venganza, de aquella venganza salió otra, y luego otra más.

Une offense appela la vengeance, de cette vengeance en sortit une autre, puis une autre encore.

Como un abismo llama a otro, se le habían eslabonado hasta las venganzas ajenas.

Comme un abîme en appelle un autre, même les vengeances d’autrui s’étaient enchaînées aux siennes.

De ahí que ya no supiera cómo salir de aquella cadena, por mucho que quisiera.

Si bien qu’il ne savait plus comment sortir de cette chaîne, malgré toute son envie.

Mientras hablaban, sus hombres trajeron lo tomado en los caminos aquella mañana.

Pendant qu’ils parlaient, ses hommes apportèrent ce qu’ils avaient pris sur les routes ce matin-là.

Traían dos capitanes de infantería, dos peregrinos a pie y un coche de señoras.

Ils amenaient deux capitaines d’infanterie, deux pèlerins à pied et un carrosse de dames.

Roque preguntó a cada uno quién era, adónde iba y cuánto dinero llevaba encima.

Roque demanda à chacun qui il était, où il allait et combien d’argent il avait sur lui.

A los capitanes les pidió sesenta escudos prestados y a la señora del coche ochenta.

Aux capitaines il demanda soixante écus en prêt, et quatre-vingts à la dame du carrosse.

Como el abad come de lo que canta, dijo, había que contentar a la escuadra.

Comme l’abbé mange de ce qu’il chante, dit-il, il fallait contenter l’escouade.

A los peregrinos no les quitó nada, y encima les dio diez escudos del montón.

Aux pèlerins il ne prit rien, et par-dessus le marché il leur donna dix écus du tas.

Luego les dio un salvoconducto escrito para las otras cuadrillas de aquellos montes.

Puis il leur donna un sauf-conduit écrit pour les autres troupes de ces montagnes.

Repartió el botín por cabezas, contando con tanto cuidado que nadie pudo quejarse.

Il partagea le butin par tête, comptant avec tant de soin que personne ne put se plaindre.

Con aquella gente no se podía vivir si no se guardaba esa puntualidad, dijo.

Avec ces gens-là on ne pouvait pas vivre si l’on ne gardait pas cette exactitude, dit-il.

Uno murmuró que su capitán era mejor para fraile que para bandolero.

L’un d’eux marmonna que leur capitaine était meilleur pour être moine que pour être bandit.

Roque le abrió la cabeza de un revés con la espada, delante de todos.

Roque lui fendit la tête d’un revers d’épée, devant tout le monde.

Dijo que así castigaba él a los deslenguados, y nadie volvió a abrir la boca.

Il dit que c’était ainsi qu’il punissait les mauvaises langues, et personne ne rouvrit la bouche.

Tuvo a sus huéspedes tres días entre peñas y bosques, comiendo de lo que había.

Il garda ses hôtes trois jours parmi les rochers et les bois, mangeant ce qu’il y avait.

Después los llevó de noche hasta la playa y se despidió sin pedirles nada.

Ensuite il les conduisit de nuit jusqu’à la plage et prit congé sans rien leur demander.

Roque Guinart existió de verdad y andaba entonces de verdad por aquellas sierras.

Roque Guinart a vraiment existé et courait vraiment ces montagnes à cette époque.

Vocabulaire

La troupe et la route

el bandolero
le bandit de grand chemin
la cuadrilla
la bande, la troupe
la escopeta
l’escopette
las alforjas
les besaces
el peregrino
le pèlerin
la peña
le rocher, le gros bloc de pierre
el salvoconducto
le sauf-conduit
registrar
fouiller quelqu’un

Le crime et le châtiment

ahorcar
pendre
el agravio
l’offense, le tort
la venganza
la vengeance
vengarse de
se venger de
deslenguado
mauvaise langue
castigar
punir
la justicia
la justice
el descuido
l’étourderie

Partager ce qui a été pris

el botín
le butin
el reparto
le partage
repartir por cabezas
partager par tête
el montón
le tas
quejarse
se plaindre
la puntualidad
l’exactitude, la stricte équité
eslabonarse
s’enchaîner
la cadena
la chaîne

Cause et conséquence : comment on finit là où l’on finit

Como no tenía defensa ninguna, cruzó las manos.

Contaba con tanto cuidado que nadie podía quejarse.

De ahí que ya no supiera cómo salir de la cadena.

Tout le chapitre est une longue réponse à la question de savoir comment un homme capable de pitié a fini pendu en effigie à un arbre. Il est donc bâti en connecteurs de cause. L’espagnol en a une dizaine, rangés par registre et par place dans la phrase, et la bonne nouvelle est que ton français en a autant, presque un pour un.

1. Donner la cause

espagnolexemplechez toi
porqueNo se movió porque no tenía defensa.parce que, jamais en tête de phrase non plus
comoComo no tenía defensa, no se movió.comme, toujours en tête, exactement comme le tien
ya queYa que estás aquí, ayúdame.puisque : cause déjà admise par les deux
puesto quePuesto que nadie protestó, siguió.étant donné que, du fait que : écrit
puesCalló, pues nada podía hacer.car : soutenu, jamais en tête
porLo mataron por hablar de más.pour : plus un nom ou un infinitif
gracias a / por culpa dePor culpa de un agravio se hizo bandolero.grâce à / à cause de

Le partage como / porque est le tien trait pour trait. Como ouvre la phrase et donne la cause comme déjà admise, ton « comme » fait pareil et ne se met jamais ailleurs qu’en tête. Porque vient en second et apporte l’information nouvelle, ce qui explique qu’il soit le seul à pouvoir répondre tout seul à un ¿por qué?, comme ton « parce que ». Rien à apprendre ici, seulement à ne pas se laisser contaminer par les manuels anglais, où because se met partout.

Deux détails valent quand même une note. Après por, l’espagnol préfère l’infinitif simple là où tu mets un infinitif passé : ton « on l’a tué pour avoir trop parlé » devient lo mataron por hablar de más, et por haber hablado existe mais pèse plus lourd. Et gracias a contre por culpa de, c’est ton « grâce à » contre ton « à cause de », le même tri entre la cause qu’on accueille et celle qu’on reproche. L’anglais n’a que because of pour les deux et son lecteur doit apprendre la distinction ; toi, tu l’as en naissant.

2. Donner la conséquence

espagnolexempleregistre
así queNo tenía armas, así que se rindió.parlé, celui de tous les jours : donc, alors
de modo queRepartió bien, de modo que nadie se quejó.neutre : de sorte que
por esoAhorcan mucho, por eso Barcelona está cerca.parlé : c’est pour ça
por lo tantoEs un delito, por lo tanto hay castigo.écrit, raisonnement : par conséquent
de ahí queSe eslabonaron las venganzas, de ahí que no supiera salir.écrit, et subjonctif

3. Le mode, et là ta langue t’aide avant de te lâcher

Ton « de sorte que » a déjà deux modes : indicatif quand le résultat est constaté, « il partagea bien, de sorte que personne ne se plaignit », et subjonctif quand c’est un but, « il partagea bien de sorte que personne ne se plaigne ». De modo que et de manera que font exactement ce partage-là : indicatif pour le fait, subjonctif pour l’intention. Tu peux transporter ton réflexe tel quel.

C’est de ahí que qui casse le système, et il faut l’apprendre en bloc, mode compris. Il veut dire « d’où », « et c’est pourquoi », et le verbe qui suit est toujours au subjonctif, même quand le fait est parfaitement constaté : de ahí que sea tan difícil, de ahí que no quisiera hablar. Il n’y a pas d’explication commode : historiquement la conséquence est présentée comme un commentaire et non comme une nouvelle affirmation. Ton « d’où » à toi se fait suivre d’un nom, « d’où sa difficulté », et ne t’apprend rien sur le mode. Apprends le bloc entier, il relève d’un coup un texte écrit.

4. Intensité et conséquence

espagnolexemplechez toi
tan + adjectif + queEra tan justo que nadie protestaba.si juste que
tanto + nom + queTenía tanto miedo que no habló.tellement peur que
verbe + tanto queContó tanto que se le hizo de noche.il compta tant que
tal + nom + queHubo tal silencio que se oía el viento.un tel silence que

Attention, c’est ici que ta langue te trahit pour de bon. Tan va avec les adjectifs et les adverbes, tanto avec les noms et les verbes, et tanto s’accorde quand il précède un nom : tanta gente, tantos años. Or tu dis « il avait si peur », « j’ai si faim », en traitant ces noms comme des adjectifs. L’espagnol ne le permet pas : peur est un nom, donc ✓ tanto miedo, jamais ✗ tan miedo.

Un bandit avec un vrai nom

Toutes les autres figures du livre sont inventées ou mortes. Celle-ci était vivante, et les lecteurs de 1615 connaissaient son nom. Perot Rocaguinarda dirigeait l’une des deux bandes rivales qui tenaient les montagnes catalanes au tournant du siècle, les Nyerros contre les Cadells, une querelle à moitié brigandage et à moitié guerre entre factions locales, avec des familles nobles des deux côtés. Cervantes garde même les deux noms de faction dans la lettre de Roque à Barcelone. Rocaguinarda accepta une grâce royale en 1611, partit à Naples comme capitaine dans l’armée espagnole, et vivait encore quelque part quand la seconde partie du roman fut imprimée.

Ce que Cervantes en fait est prudent et un peu dangereux. Il n’en fait ni un scélérat ni un héros. Roque rend leur argent à des pèlerins, se montre scrupuleux dans un partage, pleure sur le malheur d’un autre, et le même après-midi fend le crâne d’un homme pour une plaisanterie sur sa générosité. Le chapitre refuse de trancher, et ce refus est justement le propos : un homme peut tenir un tribunal équitable et une entreprise de meurtre en même temps, et Cervantes avait assez vu l’Espagne pour le savoir.

Remarque aussi où se trouve la justice. L’État pend les bandits par vingt et les laisse dans les arbres en guise de panneau d’affichage. Le bandit, lui, compte les parts jusqu’à la dernière pièce pour que personne ne soit lésé. Sancho dit tout haut la chose évidente, que la justice est une si bonne chose qu’il faut l’employer même entre voleurs, et il manque de se faire ouvrir la tête pour l’avoir dite. C’est la page la plus politique du roman et elle dure environ quatre minutes.

Cervantes dans le texte · «Según lo que aquí he visto…»

Según lo que aquí he visto, es tan buena la justicia, que es necesaria que se use aun entre los mesmos ladrones

From what I have seen here, justice is so good a thing that it is needed even among thieves themselves

II, 60. C’est Sancho qui parle en regardant compter le butin, et l’un des hommes de Roque lève aussitôt la crosse d’une escopette pour lui casser la tête. Deux choses se passent à la fois. Grammaticalement, c’est le patron que cette leçon travaille, tan plus adjectif plus que plus conséquence, dans la bouche d’un homme qui n’a jamais rien étudié : ton « si bonne chose qu’il faut l’employer » a exactement la même charpente. La graphie ancienne mesmos pour mismos est courante dans cette édition. Ce qui rend la phrase dangereuse, c’est ce qu’elle sous-entend. Sancho ne fait pas l’éloge de Roque. Il dit que l’équité n’appartient pas à la loi, puisque ce sont ici les criminels qui la pratiquent et l’État qui pend les corps aux arbres par vingtaines. Cervantes met l’observation dans la bouche du moins instruit de la page, fait qu’un voleur armé manque de le tuer pour cela, et passe au paragraphe suivant sans un mot de commentaire. C’est la technique du livre entier en quatre lignes.