Niveau B2 · Leçon 79
Les jugements de Sancho Panza
Trois procès en une matinée, et un juge qui ne sait pas lire les tranche tous les trois en regardant ce que les gens font de leurs mains.

Ce que tu sauras faire
- Enchaîner des raisons pour arriver à une conclusion.
- Dire pourquoi tu as décidé quelque chose, et pas seulement ce que tu as décidé.
- Employer les connecteurs qui tiennent un raisonnement espagnol debout.
Avant de lire
Surveille les petits mots qui attachent une raison à la suivante : porque, puesto que, de modo que, por tanto, en cambio. Sancho Panza n’annonce jamais un verdict tout seul ; il montre toujours le pas qui l’y a mené, et ce sont ces pas-là, la leçon. Deux de ces mots ressemblent à des mots de chez toi et ne veulent pas dire la même chose du tout : repère-les au passage, on y revient plus bas.L’histoire en espagnol facile
Los duques, para reírse de él, le habían dado a Sancho el gobierno de la ínsula Barataria.
Le duc et la duchesse, pour se moquer de lui, avaient donné à Sancho Panza le gouvernement de l’île de Barataria.
Apenas tomó posesión, lo llevaron a la sala de audiencias y lo sentaron en una silla alta.
À peine avait-il pris ses fonctions qu’on le mena dans la salle d’audience et qu’on l’assit sur une chaise haute.
Le dijeron que allí se gobernaba, que oyera los pleitos y que sentenciara.
On lui dit que c’était là qu’on gouvernait, qu’il devait entendre les procès et rendre des jugements.
El primer pleito fue el de un sastre y un labrador que discutían por un paño.
Le premier procès fut celui d’un tailleur et d’un laboureur qui se disputaient à propos d’un drap.
El labrador había ido subiendo el número de caperuzas y el sastre había cosido cinco diminutas.
Le laboureur avait augmenté peu à peu le nombre de capuchons et le tailleur en avait cousu cinq minuscules.
Sancho lo pensó despacio y sentenció que el sastre perdiera el trabajo y el labrador el paño.
Sancho Panza y réfléchit posément et jugea que le tailleur perdrait son travail et le laboureur son drap.
Las caperuzas se llevarían a los presos, puesto que ninguno de los dos las merecía.
Les capuchons iraient aux prisonniers, puisque aucun des deux ne les méritait.
Vinieron después dos viejos, y uno de ellos traía un báculo grueso en la mano.
Vinrent ensuite deux vieillards, et l’un d’eux tenait à la main un gros bâton.
El que no llevaba báculo reclamaba diez escudos de oro que había prestado hacía tiempo.
Celui qui n’avait pas de bâton réclamait dix écus d’or qu’il avait prêtés il y avait longtemps.
Dijo que se los había pedido muchas veces y que el otro se los negaba.
Il dit qu’il les lui avait demandés bien des fois et que l’autre niait tout en bloc.
Añadió que no tenía testigos, y que se conformaba con que el deudor jurase.
Il ajouta qu’il n’avait pas de témoins et qu’il se contenterait du serment du débiteur.
El viejo del báculo aceptó, y antes de jurar le dio el báculo al otro para tener las manos libres.
Le vieillard au bâton accepta, et avant de jurer il donna son bâton à l’autre pour avoir les mains libres.
Puso la mano sobre la vara del gobernador y juró que se los había devuelto en mano.
Il posa la main sur le bâton du gouverneur et jura qu’il les lui avait rendus en main propre.
Acabado el juramento, tomó otra vez su báculo y se fue de la sala con la cabeza baja.
Le serment fini, il reprit son bâton et sortit de la salle, la tête basse.
El acreedor dijo entonces que su vecino era hombre de bien y que ya no le pediría nada.
Le créancier dit alors que son voisin était un honnête homme et qu’il ne lui demanderait plus rien.
A Sancho, en cambio, le quedó dando vueltas aquel cambio de mano.
Sancho Panza, lui, n’arrivait pas à chasser de sa tête ce bâton passé d’une main à l’autre.
Mandó llamar al viejo, le pidió el báculo y se lo entregó al acreedor delante de todos.
Il fit rappeler le vieillard, lui demanda son bâton et le remit au créancier devant tout le monde.
Dijo que con aquello quedaba pagado, y mandó abrir la caña por el medio.
Il dit qu’avec cela la dette était soldée, et ordonna qu’on fende la canne par le milieu.
Dentro estaban los diez escudos, y los circunstantes quedaron admirados.
Les dix écus étaient dedans, et les assistants restèrent stupéfaits.
Le preguntaron cómo lo había sabido, y él explicó su razonamiento paso a paso.
On lui demanda comment il l’avait su, et il expliqua son raisonnement pas à pas.
El hombre había jurado que le había dado el dinero en mano, y aquello era verdad.
L’homme avait juré qu’il lui avait remis l’argent en main propre, et cela était vrai.
Como se lo había dado dentro del palo, el juramento era verdad en la letra y mentira en todo lo demás.
Comme il le lui avait remis à l’intérieur du bâton, le serment était vrai à la lettre et faux pour tout le reste.
El tercer caso fue el más delicado de los tres.
Le troisième cas fut le plus délicat des trois.
Una mujer entró arrastrando a un ganadero rico y gritando que la había forzado en el campo.
Une femme entra en traînant derrière elle un riche éleveur et en criant qu’il l’avait forcée dans les champs.
Él lo negaba y decía que le había pagado lo suyo y que ella no quedó contenta.
Lui niait et disait qu’il lui avait payé son dû et qu’elle n’avait pas été contente.
Sancho le preguntó si llevaba dinero encima, y el hombre sacó una bolsa de cuero.
Sancho Panza lui demanda s’il avait de l’argent sur lui, et l’homme sortit une bourse de cuir.
Mandó que se la entregase allí mismo, y a ella, que saliera de la sala con ella.
Il ordonna qu’il la lui remette sur-le-champ, et à elle, de quitter la salle avec.
La mujer se fue dando las gracias y sujetando la bolsa con las dos manos.
La femme sortit en remerciant et en serrant la bourse à deux mains.
Apenas salió, Sancho mandó al ganadero que fuera tras ella y se la quitara.
À peine fut-elle sortie que Sancho Panza ordonna à l’éleveur de courir après elle et de la lui reprendre.
Volvieron los dos forcejeando, y ella no soltaba la bolsa por nada del mundo.
Ils revinrent tous deux en se débattant, et elle ne lâchait la bourse pour rien au monde.
Sancho le hizo dar la bolsa, se la devolvió al ganadero y le habló a ella muy despacio.
Sancho Panza lui fit remettre la bourse, la rendit à l’éleveur et lui parla à elle très lentement.
Le dijo que si hubiera defendido su cuerpo con la mitad de aquel ánimo, no se lo habrían quitado.
Il lui dit que si elle avait défendu son corps avec la moitié de cette énergie, on ne le lui aurait pas pris.
Los criados del duque, que estaban allí para reírse, se quedaron callados.
Les domestiques du duc, qui étaient là pour rire, se turent.
Habían venido a ver a un labrador hacer el ridículo y estaban viendo juzgar con tino.
Ils étaient venus voir un laboureur se couvrir de ridicule et ils voyaient juger avec un vrai bon sens.
El que escribía cada palabra suya no acababa de decidir si era tonto o discreto.
Celui qui notait chacun de ses mots n’arrivait pas à décider s’il était sot ou avisé.
Vocabulaire
La salle d’audience
- la sala de audiencias
- la salle d’audience
- sentenciar
- rendre un jugement
- la vara
- le bâton, l’insigne d’autorité
- el circunstante
- l’assistant, celui qui est là
- el testigo
- le témoin
- jurar en falso
- faire un faux serment
- el tino
- le bon sens, le jugement sûr
- hacer el ridículo
- se couvrir de ridicule
L’argent prêté
- el deudor
- le débiteur
- el acreedor
- le créancier
- reclamar
- réclamer
- devolver
- rendre
- el báculo
- le bâton de marche
- quedar pagado
- être soldé
- en la letra
- à la lettre
- dar vueltas a algo
- retourner quelque chose dans sa tête
Le procès de la bourse
- el ganadero
- l’éleveur
- forcejear
- se débattre, lutter corps à corps
- soltar
- lâcher, libérer
- sujetar
- retenir
- el ánimo
- le courage, l’énergie
- admirado
- stupéfait
- delicado
- délicat, épineux
- negar
- nier
Enchaîner des raisons
Le dio el báculo antes de jurar, de modo que dentro estaba el dinero.
Puesto que ninguno de los dos las merece, las caperuzas van a los presos.
Defendió la bolsa con mucho ánimo. Por tanto, pudo defenderse a sí misma.
Un raisonnement espagnol se monte avec quatre sortes d’articulations. En choisir une pour une autre est la façon la plus rapide de rendre son raisonnement incompréhensible.
La raison d’abord, ou la conclusion d’abord
| connecteur | ce qui suit | exemple |
|---|---|---|
| porque | la raison, et il ne peut pas ouvrir la phrase | Lo dejo pasar porque las razones están iguales. |
| puesto que, ya que, como | la raison, et ceux-là peuvent ouvrir la phrase | Como las razones están iguales, lo dejo pasar. |
| por tanto, por consiguiente | la conclusion, à l’écrit | Juró en falso. Por tanto, devuelva el dinero. |
| así que, de modo que, o sea que | la conclusion, à l’oral | Le dio el palo, así que el dinero iba dentro. |
| luego | la conclusion, en logique stricte | Miente, luego debe el dinero. |
Cette première moitié, tu l’as déjà. Ton parce que refuse d’ouvrir une phrase exactement comme porque, et pour mettre la raison devant tu passes par comme, puisque, vu que, comme l’espagnol passe par como, puesto que, ya que. Les correspondances tiennent presque une à une : ya que est ton puisque de tous les jours, puesto que est plus écrit, como exige la première place.
Luego mérite un arrêt. Dans l’espagnol ordinaire il veut dire ensuite, mais entre deux propositions d’un raisonnement il veut dire donc, exactement comme dans pienso, luego existo, que tu connais sous une autre forme : je pense, donc je suis. Le contexte tranche, et la virgule aide.
Les deux mots qui te trahissent
| espagnol | ce que ça a l’air de vouloir dire | ce que ça veut dire |
|---|---|---|
| por tanto | pourtant | donc, par conséquent |
| en cambio | en échange | en revanche, par contre |
Retiens-les maintenant, une bonne fois. Por tanto et pourtant sont deux mots presque jumeaux qui font le contraire l’un de l’autre : le tien concède, l’espagnol conclut. Si tu veux dire pourtant, c’est sin embargo. Et en cambio n’a rien à voir avec un échange ; en échange de, c’est a cambio de.
Se retourner contre sa propre raison
| connecteur | emploi |
|---|---|
| en cambio | oppose deux personnes ou deux cas, ton en revanche |
| sin embargo, no obstante | accorde la raison et refuse la conclusion, ton pourtant |
| ahora bien | ouvre une objection sérieuse, ton or, et très courant à l’oral |
| aunque | indicatif pour un fait connu, subjonctif pour une supposition |
Cette dernière ligne est celle qui te coûtera le plus cher, parce que ta langue règle la même affaire autrement. Toi, tu changes de conjonction et le mode suit tout seul : bien qu’il ait juré est toujours au subjonctif, même s’il jure est toujours à l’indicatif. L’espagnol garde un seul mot, aunque, et c’est le mode qui porte la différence. Aunque juró veut dire qu’il a juré et que je le sais, c’est ton bien qu’il ait juré. Aunque jure veut dire même s’il jurait, ce que personne n’a encore fait, c’est ton même s’il jure.
Deux formules de clôture, tirées du chapitre
A juicio de buen varón, c’est juger au bon sens plutôt qu’à la lettre de la loi, et cela se dit encore. Y no haya más, c’est ainsi que Sancho Panza termine un jugement : l’affaire est close, et pas un mot de plus.
Le juge sage qui ne sait pas lire
Aucun de ces trois cas n’est original. Le bâton avec les pièces dedans traverse les recueils médiévaux d’histoires de juges et se retrouve dans le Talmud, dans des anthologies arabes et dans les exempla espagnols, toujours attribué à un juge fameux pour sa sagesse. Cervantes garde les intrigues et change le juge. Au lieu de Salomon, il te donne un laboureur qui vient de faire consigner qu’il ne sait pas signer son nom, et les jugements qui sortent sont les mêmes.
Le troisième cas ne se lit plus de la même façon aujourd’hui, et c’est tant mieux. Sancho Panza éprouve une accusation de viol en mettant en scène un vol et en mesurant l’énergie que la femme met à se défendre, puis conclut, de la force avec laquelle elle tient une bourse, qu’elle n’a pas pu être forcée. Ce n’est pas une preuve et le raisonnement est mauvais, quoi qu’en ait pensé le XVIIe siècle. Il vaut la peine de lire la scène en sachant que l’homme qui l’écrit a aussi écrit Marcela, qui dans la première partie tient tête à une foule d’hommes et leur explique que sa beauté ne l’oblige à aimer personne. Cervantes donne à ses personnages de meilleurs arguments que son époque, et parfois de plus mauvais, et celui-ci est de ces derniers.
La phrase qui ferme l’épisode est celle qu’il faut garder. Le chroniqueur qui note chacun des mots de Sancho Panza n’arrive pas à décider s’il doit le classer parmi les sots ou parmi les sages. Personne dans le livre ne tranchera jamais, et Cervantes non plus.
Cervantes dans le texte · «los circunstantes quedaron admirados de nuevo de…»
los circunstantes quedaron admirados de nuevo de los juicios y sentencias de su nuevo gobernador
the bystanders were astonished once again at the judgements and rulings of their new governor
Cervantes se sert de cette phrase pour fermer le troisième procès, et ce sont les deux mots de nuevo qui la portent. C’est déjà arrivé, deux fois, dans la même matinée. La salle est entrée en attendant un bouffon et n’arrête pas de devoir réviser son jugement. Admirado est un faux ami à clouer ici une fois pour toutes, et c’est le tien autant que celui de l’anglais : dans cet espagnol, le mot veut dire stupéfait, saisi, pris de court, et non pas plein d’admiration. Le verbe moderne admirar a glissé vers ton sens à toi, mais le participe des tournures figées comme quedar admirado a gardé l’ancien. Note aussi circunstantes, littéralement ceux qui se tiennent autour, qui est encore le mot exact pour les personnes présentes à un événement, ton les assistants : il revient dans tous les comptes rendus de procès de cette époque.