Niveau B1 · Leçon 66
L’aventure des lions
Don Quichotte fait ouvrir la cage d’un vrai lion et se plante devant avec son épée. Le lion bâille et se recouche.

Ce que tu sauras faire
- Raconter une scène entière au passé, avec ses trois temps.
- Réunir dans un même texte le subjonctif, le lo neutre et les comparatifs.
- Fermer le bloc B1 en sachant ce que tu as appris et ce qui te manque.
Avant de lire
C’est la dernière leçon du bloc B1, et le texte a été bâti pour contenir presque tout ce que le bloc a enseigné : les trois passés qui travaillent ensemble, les tournures impersonnelles avec le subjonctif, les phrases de temps sur ce qui n’était pas encore arrivé, le lo neutre, les comparatifs et les superlatifs, et ser contre estar. Lis-le une fois pour l’histoire, qui est la plus belle de tout ce passage du roman, et une seconde fois en cherchant la grammaire. Regarde surtout la première phrase : elle contient à elle seule le système du passé.L’histoire en espagnol facile
Iban don Quijote, Sancho y don Diego por el camino cuando apareció un carro.
Don Quichotte, Sancho et don Diego allaient sur la route quand une charrette est apparue.
Llevaba banderas del rey y avanzaba despacio bajo un sol de justicia.
Elle portait les drapeaux du roi et avançait lentement sous un soleil de plomb.
Dentro había dos jaulas grandes con dos leones enormes traídos de África.
Dedans il y avait deux grandes cages avec deux lions énormes venus d’Afrique.
Eran un regalo para la corte de Madrid y valían una fortuna.
C’était un cadeau pour la cour de Madrid et ils valaient une fortune.
El carretero pidió permiso para pasar cuanto antes, con la gorra en la mano.
Le charretier a demandé la permission de passer au plus vite, la casquette à la main.
Explicó que los animales llevaban todo el día sin comer y estaban nerviosos.
Il a expliqué que les bêtes n’avaient rien mangé de la journée et qu’elles étaient nerveuses.
Don Quijote sonrió al oírlo, y aquella sonrisa no le gustó a nadie.
Don Quichotte a souri en l’entendant, et ce sourire n’a plu à personne.
«¿Leoncitos a mí?», dijo. «Abrid las jaulas ahora mismo, buen hombre».
« Des petits lions, à moi ? », a-t-il dit. « Ouvrez les cages tout de suite, brave homme. »
«Yo les enseñaré aquí quién es don Quijote de la Mancha».
« Je vais leur apprendre ici même qui est don Quichotte de la Manche. »
Todos le suplicaron que no lo hiciera, cada uno con sus razones.
Tous l’ont supplié de ne pas le faire, chacun avec ses raisons.
Don Diego, que era el más sensato, le dijo que aquello era una locura.
Don Diego, qui était le plus pondéré, lui a dit que c’était une folie.
Sancho lloró y le pidió que dejara en paz a aquellos gatos grandes.
Sancho a pleuré et lui a demandé de laisser en paix ces gros chats.
Dijo que el caballero más valiente del mundo no pelea contra animales.
Il a dit que le chevalier le plus courageux du monde ne se bat pas contre des bêtes.
No hubo manera de convencerlo, porque ya se había bajado del caballo.
Il n’y a pas eu moyen de le convaincre, car il était déjà descendu de cheval.
Sancho, don Diego y el carretero se alejaron corriendo por el camino.
Sancho, don Diego et le charretier se sont éloignés en courant sur la route.
El guardián, temblando, abrió por fin la puerta de la primera jaula.
Le gardien, tremblant, a fini par ouvrir la porte de la première cage.
Don Quijote se plantó delante, a pie, con la espada y el escudo.
Don Quichotte s’est planté devant, à pied, avec l’épée et l’écu.
Esperaba que el león saliera de un salto y se le echara encima.
Il s’attendait à ce que le lion bondisse dehors et se jette sur lui.
El animal se levantó despacio y miró alrededor sin ninguna prisa.
L’animal s’est levé lentement et a regardé autour de lui sans la moindre hâte.
Bostezó, se limpió la cara con la pata y estiró el cuerpo entero.
Il a bâillé, s’est nettoyé la figure avec la patte et a étiré tout son corps.
Después dio media vuelta y se volvió a echar dentro de la jaula.
Puis il a fait demi-tour et s’est recouché à l’intérieur de la cage.
Lo más raro de todo fue el silencio que se quedó en el camino.
Le plus étrange de tout a été le silence qui est resté sur la route.
«Ya lo habéis visto», dijo el caballero. «El león no ha querido pelear».
« Vous l’avez tous vu », a dit le chevalier. « Le lion n’a pas voulu se battre. »
Pidió que desde aquel día lo llamaran el Caballero de los Leones.
Il a demandé qu’à partir de ce jour on l’appelle le Chevalier des Lions.
Don Diego lo miraba sin saber si tenía delante a un loco o a un héroe.
Don Diego le regardait sans savoir s’il avait devant lui un fou ou un héros.
Y así, sin haber ganado nada, don Quijote se sintió más grande que nunca.
Et ainsi, sans avoir rien gagné, don Quichotte s’est senti plus grand que jamais.
Vocabulaire
La charrette des lions
- la jaula
- la cage
- la bandera
- le drapeau
- el carretero
- le charretier
- el guardián
- le gardien
- la corte
- la cour du roi
- el regalo
- le cadeau
- la gorra
- la casquette
- la fortuna
- une fortune
Ce que fait un lion
- bostezar
- bâiller
- estirarse
- s’étirer
- la pata
- la patte
- dar media vuelta
- faire demi-tour
- echarse
- se coucher
- levantarse
- se lever
- mirar alrededor
- regarder autour de soi
- sin prisa
- sans hâte
Peur et courage
- suplicar
- supplier
- temblar
- trembler
- plantarse
- se planter
- alejarse
- s’éloigner
- convencer
- convaincre
- la locura
- la folie
- el héroe
- le héros
- valiente
- courageux, vaillant
Tout le B1 dans une seule scène
Le suplicaron que no lo hiciera.
Lo más raro de todo fue el silencio.
Ya se había bajado del caballo.
C’est une leçon de révision : aucune règle nouvelle. Ce qui suit est la carte du bloc B1, avec une phrase de cette histoire pour chaque point et, à chaque fois, la seule chose qui compte pour toi : est-ce que ton français t’aide ou est-ce qu’il te trahit ?
1. Le passé, trois temps à la fois
| temps | dans cette leçon | chez toi |
|---|---|---|
| imperfecto | Iban por el camino… | ton imparfait, trait pour trait |
| indefinido | …cuando apareció un carro. | ton passé composé de tous les jours |
| pluscuamperfecto | Ya se había bajado del caballo. | ton plus-que-parfait, trait pour trait |
Deux lignes sur trois te sont offertes : l’imparfait espagnol se répartit comme le tien, le plus-que-parfait aussi, et le fond de la scène contre l’événement qui coupe est une opposition que tu manies depuis l’école. La ligne du milieu est la seule qui coûte, et elle coûte cher. La forme apareció est ton passé simple, un temps que tu lis dans les livres et que tu ne prononces jamais ; en espagnol c’est le temps normal pour raconter ce qui s’est passé hier. Il faut donc employer tous les jours une forme qui, chez toi, sent le conte de fées. Retiens la correspondance de travail : ton passé composé parlé se dit avec l'indefinido espagnol, et l’espagnol garde he hablado pour ce qui touche encore à aujourd’hui.
2. Le subjonctif, dans ses quatre maisons
| déclencheur | exemple | chez toi |
|---|---|---|
| demander, vouloir | Le pidió que dejara en paz a los leones. | subjonctif aussi |
| jugement impersonnel | Era una locura que abrieran la jaula. | subjonctif aussi |
| un moment pas encore arrivé | Esperó hasta que el guardián abriera. | attention, ta langue diverge |
| une chose pas encore identifiée | No hay nadie que quiera abrir esa puerta. | subjonctif aussi |
Tu as le subjonctif, il est vivant chez toi, et trois lignes sur quatre se déclenchent exactement au même endroit. Deux avertissements, pourtant, et ils sont pour toi seul. Le premier est la ligne trois : après cuando, hasta que, en cuanto, tu dirais un futur, « quand j’arriverai », et l’espagnol met le subjonctif, cuando llegue. Le second est esperar : tu dis « j’espère qu’il viendra » avec l’indicatif, l’espagnol dit espero que venga avec le subjonctif. Et là où il ne vit pas, c’est derrière un fait constaté : es verdad que el león bostezó.
3. Le subjonctif imparfait, qui est vivant là-bas
C’est l’écart le plus profond entre vos deux langues. Le pidió que dejara, le suplicaron que no lo hiciera : quand le verbe principal est au passé, l’espagnol met le subjonctif à l’imparfait, tous les jours et sans y penser. Toi, tu as la forme, « qu’il laissât », mais elle est morte : tu dis « il lui a demandé de laisser » avec un infinitif, ou « qu’il laisse » au présent. Ce n’est donc pas une forme nouvelle à apprendre, c’est une forme connue à ressusciter, et c’est la moitié du travail qui t’attend au B2.
4. Le lo neutre
| espagnol | chez toi |
|---|---|
| Lo más raro fue el silencio. | le plus étrange a été le silence |
| No dijo lo que pensaba. | il n’a pas dit ce qu’il pensait |
Rien à apprendre ici : ton « ce que » et ton « le plus… » font le même travail, et le lecteur anglais, lui, doit fabriquer un thing qui n’existe pas dans la phrase espagnole.
5. Comparer
| espagnol | le piège |
|---|---|
| el más valiente del mundo | un seul article : jamais ✗ el caballero el más valiente |
| más grande que nunca | que tout simple devant un mot |
| más lento de lo que esperaban | de lo que devant un verbe |
| más vino que el otro | pas de de : ✗ más de vino |
6. Ser et estar
Era el más sensato de los tres, son caractère. Estaba muy nervioso, son état cet après-midi-là. Le lion era énorme et estaba affamé, et échanger les deux verbes produit une bêtise dans les deux sens. C’est le seul point du bloc où ton français ne t’apporte rien, puisque tu n’as qu’un verbe. Rappelle-toi les deux béquilles : « se trouver » pour estar, et tous tes participes, « il était descendu », « il était armé », « elles étaient nerveuses », qui vont avec estar.
7. Les chaînes de verbes
| espagnol | chez toi |
|---|---|
| volvió a echarse | il s’est recouché |
| llevaban todo el día sin comer | ils n’avaient rien mangé de la journée |
| se puso a temblar | il s’est mis à trembler |
| dejó de discutir | il a cessé de discuter |
Deux de ces quatre lignes sont à toi sans effort, ponerse a et dejar de étant tes « se mettre à » et « cesser de ». Les deux autres n’ont pas de forme française : volver a se rend par ton préfixe « re- », et llevar + durée par une tournure entièrement différente. Ce sont deux tours à apprendre comme du vocabulaire.
L’aventure la plus courageuse et la plus inutile
Tout le reste du roman repose sur une erreur. Les moulins ne sont pas des géants, les moutons ne sont pas des armées, les outres ne sont pas des ennemis, et le lecteur en sait toujours plus que le chevalier. Ici, pour une fois, il n’y a pas la moindre méprise. La charrette est vraie, les drapeaux sont vrais, les lions sont vrais, affamés et à jeun depuis le matin, et don Quichotte voit exactement ce qui est devant lui. Après quoi il descend de cheval, renvoie tout le monde, fait ouvrir la cage et se plante devant, à pied, une épée à la main.
C’est la chose la plus courageuse que fasse quiconque dans ce livre, et elle ne produit rien. Le lion le regarde, bâille, se nettoie la figure, lui montre son dos et se recouche. Pas de combat, pas de blessure, pas de victoire et rien à raconter. Cervantes fait alors dresser au gardien un témoignage écrit et signé de ce qui s’est passé, ce qui est la fin la plus drôle possible : l’exploit n’existe plus que sous forme de paperasse.
Don Quichotte y voit un triomphe et change de nom. Depuis la première partie il était le Chevalier à la Triste Figure, un titre que Sancho avait inventé pour se moquer de sa mine. À partir de cet après-midi il est le Chevalier des Lions, et ce nom-là est la seule chose qu’il ait réellement gagnée. Un courage qui n’aboutit à rien est-il encore du courage ? C’est la question que le chapitre laisse ouverte, avec don Diego sur la route incapable de trancher, et c’est exactement la place où Cervantes veut son lecteur au moment où la moitié B1 de l’histoire se termine.
Cervantes dans le texte · «¿Leoncitos a mí? ¿A mí leoncitos, y a tales horas?»
¿Leoncitos a mí? ¿A mí leoncitos, y a tales horas?
Lion cubs, to me? To me, lion cubs, and at such an hour?
II, 17, et après les moulins c’est la phrase la plus connue du livre. Trois choses y travaillent en même temps. D’abord le diminutif : leoncitos ne veut pas dire que les lions sont petits, il veut dire que celui qui parle refuse d’être impressionné. C’est un emploi de -ito qui n’a rien à voir avec la taille et tout à voir avec le ton, et ta langue ne l’a plus : tes « -et » et « -ette » ne savent plus mépriser, il te faudrait un « des petits lions, à moi ? » avec l’intonation pour rendre la même chose. Ensuite la reprise avec l’ordre retourné, a mí qui passe de la fin au début : c’est ainsi que l’espagnol crie, en déplaçant les mots là où le français hausserait la voix. Enfin, et c’est le meilleur, y a tales horas, et à pareille heure, comme si un lion lâché le matin avait été une proposition raisonnable et que l’objection portait sur l’horaire. Ce qui distingue cette réplique de toutes les autres répliques célèbres du roman, c’est que rien n’y est mal perçu. Les lions sont réels, ils ont faim, tout le monde le sait, don Quichotte compris, et il fait ouvrir la cage quand même. La plaisanterie et le courage sont le même geste, et c’est ce que ce livre approche de plus près d’une définition de son héros.