Niveau B2 · Leçon 83

Doña Rodríguez et le duel

Une duègne entre de nuit dans la chambre de don Quichotte pour demander justice, et le duel qui s’ensuit finit en mariage.

Gravure de Gustave Doré : un balai géant allégorique balaie de minuscules chevaliers et monstres fantastiques.
Gustave Doré, 1863. Domaine public.

Ce que tu sauras faire

Avant de lire

Surveille les tournures figées du duel. Presque toutes sont bâties pareil, avec dar por ou darse por plus un participe : me doy por vencido, lo daban por bien hecho, se da por satisfecho. C’est une seule petite structure et elle ferme une discussion en trois mots. Tu la reconnaîtras tout de suite, parce que ta langue construit « tenir pour », « donner pour », « se déclarer » exactement de la même manière. Regarde surtout ce que devient le participe.

L’histoire en espagnol facile

Una noche, en el castillo de los duques, don Quijote oyó abrirse la puerta de su cuarto.

Une nuit, au château du duc et de la duchesse, don Quichotte entendit s’ouvrir la porte de sa chambre.

Se levantó en la cama con la espada en la mano, temiendo algún encantamiento.

Il se dressa dans son lit, l’épée à la main, craignant quelque enchantement.

Lo que entró fue una dueña de luto con una vela encendida, temblando tanto como él.

Ce qui entra fut une duègne en deuil avec une chandelle allumée, qui tremblait tout autant que lui.

Era doña Rodríguez, la dueña más antigua de la casa, y venía a hablarle en secreto.

C’était doña Rodríguez, la plus ancienne duègne de la maison, et elle venait lui parler en secret.

Se sentó a los pies de la cama, y lo que traía no era un encantamiento sino un agravio.

Elle s’assit au pied du lit, et ce qu’elle apportait n’était pas un enchantement mais une offense.

Tenía una hija, y un hijo de labrador rico, vecino del duque, le había dado palabra de casamiento y luego se había negado a cumplirla.

Elle avait une fille, et le fils d’un riche laboureur, voisin du duc, lui avait promis le mariage puis avait refusé de tenir parole.

Ella había pedido justicia al duque muchas veces, y el duque se hacía el sordo.

Elle avait demandé justice au duc bien des fois, et le duc faisait la sourde oreille.

El padre del muchacho le prestaba dinero y le salía fiador de sus deudas.

Le père du garçon lui prêtait de l’argent et se portait garant de ses dettes.

De modo que venía a pedirle a don Quijote lo único que le quedaba por pedir.

Elle venait donc demander à don Quichotte la seule chose qu’il lui restait à demander.

Que deshiciera el agravio por las armas, ya que por la ley no se podía.

Qu’il répare l’offense par les armes, puisque par la loi c’était impossible.

Don Quijote se lo prometió allí mismo, con la vela todavía encendida entre los dos.

Don Quichotte le lui promit sur-le-champ, la chandelle brûlant encore entre eux deux.

Su promesa era la de su oficio, amparar a las doncellas y defender a las viudas.

Sa promesse était celle de son métier : protéger les demoiselles et défendre les veuves.

Al día siguiente lo dijo en público, delante del duque y de toda la casa.

Le lendemain il le dit en public, devant le duc et devant toute la maison.

Echó el guante al suelo y desafió al burlador a combate singular, a caballo y con lanza.

Il jeta son gant à terre et défia le séducteur en combat singulier, à cheval et à la lance.

Pelearían hasta que el otro confesara la verdad o hasta que uno de los dos muriera.

Ils se battraient jusqu’à ce que l’autre avoue la vérité ou que l’un des deux soit mort.

El duque aceptó ser juez del campo y señaló plazo y lugar para el desafío.

Le duc accepta d’être juge du camp et fixa le délai et le lieu du défi.

Se levantó una estacada en una plaza del castillo y se colgaron banderas de los balcones.

On dressa une lice sur une des places du château et on suspendit des bannières aux balcons.

Doña Rodríguez y su hija tomaron asiento, cubiertas con velos hasta los ojos.

Doña Rodríguez et sa fille prirent place, voilées jusqu’aux yeux.

El maestro de ceremonias paseó el campo entero para que no hubiese engaño ni tropiezo.

Le maître des cérémonies parcourut tout le terrain pour qu’il n’y ait ni piège ni faux pas.

El agraviador no apareció, porque estaba en Flandes y no pensaba volver.

L’offenseur ne se présenta pas, car il était en Flandre et n’avait pas l’intention de revenir.

En su lugar salió armado un lacayo del duque que se llamaba Tosilos.

À sa place sortit en armes un laquais du duc qui s’appelait Tosilos.

Le habían mandado presentarse en el campo, vencer sin matar y acabar todo con una risa.

On lui avait ordonné de se présenter en lice, de vaincre sans tuer et de finir le tout par un éclat de rire.

Venía sobre un caballo grandísimo, con la visera calada y unas armas relucientes.

Il montait un cheval énorme, visière baissée et armure étincelante.

Antes de tomar su puesto se paró un momento a mirar a la que le pedían por esposa.

Avant de prendre son poste, il s’arrêta un instant pour regarder celle qu’on lui demandait d’épouser.

El maestro de ceremonias les partió el sol y los puso a cada uno en su sitio.

Le maître des cérémonies leur partagea le soleil et plaça chacun à sa place.

Sonó la trompeta, y don Quijote arrancó a todo el correr que permitía Rocinante.

La trompette sonna, et don Quichotte s’élança de toute la vitesse que permettait Rossinante.

Tosilos, en cambio, no se movió un paso de su puesto ni bajó la lanza.

Tosilos, lui, ne bougea pas d’un pas de son poste et n’abaissa pas sa lance.

Llamó a voces al juez del campo y le preguntó si aquella batalla era por casarse o no casarse.

Il appela à grands cris le juge du camp et lui demanda si cette bataille était pour se marier ou pour ne pas se marier.

Le dijeron que sí, y él contestó que se daba por vencido y que se casaba con la muchacha.

On lui répondit que oui, et il dit qu’il se donnait pour vaincu et qu’il épousait la jeune fille.

Don Quijote se detuvo en mitad de su carrera y dijo que quedaba libre de su promesa.

Don Quichotte s’arrêta au milieu de sa course et déclara qu’il était libéré de sa promesse.

El duque bajó a la plaza, colérico, y le preguntó si de verdad se daba por rendido.

Le duc descendit sur la place, furieux, et lui demanda s’il se rendait vraiment.

A Tosilos le faltaba el aire y pidió que le quitasen la celada deprisa.

Tosilos manquait d’air et demanda qu’on lui ôte vite son heaume.

Se la quitaron, y quedó a la vista de todos su cara de lacayo del duque.

On le lui ôta, et son visage de laquais du duc apparut aux yeux de tous.

La dueña y su hija gritaron que aquello era engaño y pidieron justicia del rey.

La duègne et sa fille crièrent que c’était une tromperie et réclamèrent la justice du roi.

Don Quijote dijo que no era engaño sino obra de los encantadores que lo perseguían.

Don Quichotte dit que ce n’était pas une tromperie mais l’oeuvre des enchanteurs qui le poursuivaient.

El duque mandó encerrar a Tosilos quince días, por ver si volvía a su figura primera.

Le duc fit enfermer Tosilos quinze jours, pour voir s’il revenait à sa première figure.

Y la hija dijo que prefería ser mujer legítima de un lacayo a burlada de un caballero.

Et la fille dit qu’elle aimait mieux être la femme légitime d’un laquais que la délaissée d’un gentilhomme.

Vocabulaire

L’honneur et l’offense

el agravio
le tort, l’offense
deshacer un agravio
réparer un tort
la palabra de casamiento
la promesse de mariage
el burlador
le séducteur
amparar
protéger
hacerse el sordo
faire la sourde oreille
el fiador
la caution, le garant
burlada
délaissée après avoir été abusée

Les règles du duel

el desafío
le défi
echar el guante
jeter le gant
el plazo
le délai fixé
la estacada
la lice
el juez del campo
le juge du camp
el maestro de ceremonias
le maître des cérémonies
partir el sol
partager le soleil entre les combattants
el combate singular
le combat singulier

La fin du combat

el lacayo
le laquais
la visera
la visière
la celada
le heaume, le casque fermé
rendirse
se rendre
darse por vencido
s’avouer vaincu
quedar libre de
être libéré de
a la vista de todos
aux yeux de tous
la mujer legítima
l’épouse légitime

Dar por et darse por

Me doy por vencido y me caso con esa señora.

Todo lo que hiciera lo daban por bien hecho.

Malambruno se da por contento con solo intentarlo.

Dar por plus un participe veut dire traiter une chose comme réglée, qu’elle soit prouvée ou non. C’est court, c’est partout dans l’espagnol parlé, et tu as l’équivalent exact : ton « tenir pour », ton « donner pour ». La préposition est même la bonne.

espagnolchez toi
Dar algo por hechotenir une chose pour acquise
Dar por bueno un resultadodonner un résultat pour bon, le valider
Dar a alguien por muertodonner quelqu’un pour mort
Dar por terminada la reunióndéclarer la séance levée

La forme pronominale, qui est la formule du duel

Ajoute se et le sujet déclare désormais quelque chose sur lui-même. C’est ainsi que finit un combat, que finit une dispute, et qu’un Espagnol t’annonce qu’il a cessé d’essayer.

espagnolchez toi
Me doy por vencido.Je m’avoue vaincu, je renonce.
Me doy por satisfecho.Cela me suffit, je m’en contente.
Se dio por aludido.Il s’est senti visé.
No se dio por enterado.Il a fait comme s’il n’avait rien entendu.

Les deux dernières valent d’être apprises entières, parce que tu ne les fabriqueras pas tout seul à partir du français. Darse por aludido, c’est ton « se sentir visé » quand une remarque ne nommait personne. No darse por enterado, c’est l’art poli d’ignorer une chose exprès, et le duc le pratique sur doña Rodríguez pendant toute la première moitié du chapitre. Note aussi que là où tu as trois verbes différents, s’avouer, se contenter, se sentir, l’espagnol n’en a qu’un : c’est le participe qui porte le sens.

L’accord, et une mise en garde

Le participe s’accorde avec ce qui est déclaré, en genre et en nombre : se dio por vencido, se dio por vencida, se dieron por vencidos. Ici ton réflexe français a raison, et il faut le dire clairement parce qu’on vient de te répéter le contraire : ce participe-ci n’est pas celui de haber, qui ne bouge jamais. Celui-ci est un adjectif attribut et il se comporte comme tel.

Le même verbe, quatre constructions

Dar change complètement de sens selon la préposition, et il vaut mieux les ranger ensemble une bonne fois.

espagnolsens
dar por hechotenir pour acquis
dar a entenderlaisser entendre, faire comprendre
dar con algotomber sur quelque chose, le trouver
dar de comerdonner à manger, nourrir

La quatrième est celle qui te fera trébucher : ton « donner à manger » a un a, le sien a un de.

Les autres formules du défi

formulece qu’elle fait
echar el guantelance le défi ; ton « jeter le gant », encore vivant pour toute confrontation
juez del campocelui qui garantit la loyauté du combat
partir el solplacer les combattants pour qu’aucun n’ait le soleil dans les yeux
campo francoterrain concédé pour un combat légal
quedar libre y suelto de mi promesala formule pour être délié d’un serment

Les règles du duel, respectées pour rien

Cervantes ne se trompe sur aucune étape du rituel, et c’est voulu. Un juge du camp, un délai en jours, un terrain clos, un héraut qui parcourt le sol à la recherche de trous, des bannières, des plaignantes voilées, le soleil partagé pour qu’aucun combattant ne soit ébloui, et une trompette. C’est la procédure du duel judiciaire telle que la décrivent les manuels de chevalerie. Le duc va jusqu’à faire ôter les pointes des lances et jusqu’à citer le concile de Trente, qui avait bel et bien interdit les duels en 1563 : la scène est donc exacte juridiquement autant que cérémonialement. Puis tout l’appareil est démoli par un laquais qui regarde une jeune fille et décide qu’il aimerait mieux se marier.

L’affaire qui est dessous n’a rien de drôle. Une promesse de mariage était quasiment contraignante en droit espagnol, et une fille abandonnée après une telle promesse était perdue sans autre remède que l’argent ou la noce. Doña Rodríguez s’est adressée à l’homme qui détient la justice sur ce territoire, et il la lui a refusée, non par cruauté mais parce que le père de l’offenseur est son créancier. Voilà la phrase à garder de ce chapitre : la justice n’est pas refusée par un méchant, elle est discrètement non remarquée par un homme endetté.

Le dernier mot revient à la fille, et Cervantes le lui donne sans fioriture. Quand on lui apprend que son champion est un domestique en armure d’emprunt, elle répond qu’elle aime mieux être l’épouse légitime d’un laquais que la maîtresse abusée d’un gentilhomme. Personne ne la contredit. Le duc fait enfermer Tosilos quinze jours en espérant que la farce peut encore être rattrapée, et don Quichotte, qui n’a rien compris à rien, explique le tout par des enchanteurs.

Cervantes dans le texte · «Quitáronsela apriesa, y quedó descubierto y patente…»

Quitáronsela apriesa, y quedó descubierto y patente su rostro de lacayo.

They took it off him quickly, and his footman’s face was left uncovered and plain to see.

Onze mots démontent deux chapitres de cérémonie. Regarde la forme de la phrase. Quitáronsela accroche les pronoms à la fin du verbe, ce qui est l’ordre ancien et reste normal dans la prose narrative de cette époque, et cela tasse trois idées dans un seul mot : on la lui ôta. Vient ensuite quedó, le verbe que l’espagnol emploie pour l’état laissé derrière lui par une action, puis deux participes qui font office d’adjectifs, descubierto y patente. Ce doublet est voulu et sent le juridique, la manière dont écrit un notaire, ce qui rend la chute plus sèche encore ; tu as le même effet dans tes vieux actes, « au vu et au su de tous ». Tout, dans cet épisode, a été fait dans les règles : le juge, le délai, la lice, le soleil partagé, la trompette. Ce qu’il y a sous le heaume est un domestique à qui l’on a dit quoi faire, et à la seconde où l’air atteint son visage, toute la machinerie se révèle n’avoir été que le divertissement d’un après-midi.